Archive pour la catégorie 'Repentir jaune'

REPENTIR JAUNE

La salle était pleine de la fumée suffocante de trop de cigarettes consumées.   

 « Je vais vous raconter une histoire, c’était il y a longtemps…    « Dis, papa, pourquoi les chinois sont jaunes ? » 

   Je m’en souviens encore. Avec chinois, j’entendais aussi : japonais, malaisiens, coréens…    « Parce qu’ils sont les enfants du soleil, fiston. » M’avait-il répondu sans présenter aucune gêne. 

   « Et pourquoi on est blanc ? »    Là, il lui avait fallu réfléchir. 

   « Parce qu’on vient des nuages. »    Et ce fut tout. 

   J’avais cinq ans, alors, et mon père était tout, il était la seule vraie source de savoir. Avec lui, je me suis construit. Avec lui, j’ai eu mes premières certitudes… et mes premiers préjugés aussi.    Je descendais des nuages. 

   Ils descendaient du soleil.    Je les enviais. 

   Cette idée, vous voyez inspecteur, elle est devenue obsédante. Et elle m’a poursuivie toute ma chienne de vie. Oh, je n’ai pas manqué d’éducation, non… J’ai appris ma géographie – comme tout le monde – et j’ai su plus ou moins qu’on n’était pas si différends, eux et nous… juste des hommes. Mais c’était trop tard ! C’était dans les tripes ! Je les détestais. Je les haïssais au plus profond de moi-même. » 

   L’homme porta la cigarette à ses lèvres. Il en prit une grande bouffée, souffla lentement, et, calmé, il poursuivit :    « J’ai fait mon catéchisme, vous savez ? Je n’étais pas idiot. J’ai appris qu’on irait tous au paradis, avec les anges, et que Dieu veillerait jusqu’à la fin des temps sur nous… Seulement les anges sont blancs. Le paradis, il est dans les nuages. C’est la religion des blancs. C’est notre croyance à nous. Les jaunes n’avaient pas leur place, là-dedans. Ils pouvaient crever ! Ils pouvaient brûler en enfer ! Qu’ils rejoignent leur soleil puisqu’il est à eux ! 

   Alors, oui, j’ai déconné.    ─ Et vous avez tué le petit Sheng. 

   ─ Oui. À l’époque, je m’étais mis à fréquenter des gens pas très clairs. Eux, c’était surtout les arabes qui les dérangeaient. Alors, bien sûr, j’étais un peu bizarre avec ma phobie du « citron ». Mais finalement, ils m’ont intégré dans leur groupe, et je ne cache pas que j’étais assez fier à ce moment là. Et à leur contact, toute cette haine que j’avais, contenue en moi, j’ai pu la laisser s’exprimer. Je ne vous cache pas, non plus, qu’à cette époque, je cassais aussi de l’arabe. Mais je ne prenais jamais de plus grand plaisir qu’en pigmentant les peaux jaunes avec le rouge de leur sang. Ouaip !    Jusqu’au clash… 

   Je n’ai pas su me contrôler. J’ai frappé, frappé, frappé…    Jin Sheng… 

   Et me voilà en prison. » 

   L’inspecteur se servit un verre d’eau et le bu d’un trait. Quelque chose le chiffonnait. Comment, après tout cela, comment cet homme avait pu… Il était à deux mois d’une remise en liberté et pourtant, il l’avait fait…    « Que s’est-il passé, alors, en prison ? Demanda-t-il. 

   ─ Ben, j’y suis entré et puis… ma soif de mal n’était pas rassasiée. Et il y avait François, là-bas, vous voyez ? François Kwan. Dès que je l’ai vu, je lui ai sauté dessus. Il faisait une tête de plus que moi mais je m’en fichais. Il était jaune. Il devait être puni. Et bien sûr, comme il était plus grand, plus fort, il m’a démonté. Je n’ai rein compris à ce qu’il se passait. J’étais persuadé, alors, de rendre la justice, que rien ne pouvait m’arriver. J’avais tort. J’ai commencé à m’en rendre compte ce jour là…    Mais c’est plus tard que j’ai vraiment réalisé. 

   ─ Dites.    ─ Avec François, on était devenu amis. Ça peut paraître étonnant mais c’était le cas. Comment dire… Un jour, lors d’une de ces sempiternelles rondes dans la cour, il s’est mis à me regarder, fixement. Je n’avais qu’une envie, à ce moment là, c’était de lui faire manger ma colère à gros coups de poings. 

   Puis il me sourit. Pas un sourire moqueur, pas compatissant non plus, c’était… de l’amusement, voilà ! Un sourire d’amusement. Mais il n’y avait, dans ce sourire, aucune malice. Juste un regard tendre, un sourire sans arrière-pensée. Alors, on a commencé à se parler, et on est devenu amis.    Il m’a dit que son père était de la Corée du nord – sa mère était française – et il entreprit de me faire découvrir l’Asie, du moins, de m’amener à mieux la comprendre. En particulier la Corée, parce qu’il y était allé, une fois, sur les traces de ses racines. 

   Et j’ai écouté.    Il m’a raconté son pays, son histoire, ses souffrances, et sa beauté : comment le Nord survivait à cette déchirure, celle d’avoir perdu sa seconde partie, l’autre Corée. Il m’a décrit nombres de décors atypiques et poétiques. Et il m’a parlé des hommes… Il m’avait dit alors : 

   « Ce qui me marqua le plus, ce qui me reste de ce voyage, ce sont les hommes. Derrière leur pauvreté, derrière leurs rides –  les marques de tant d’épreuves vécues, il reste leur gentillesse. Jamais elle ne les quitte. »    J’ai appris, ce jour là, que : oui, je m’étais fourvoyé ; que le salaud, dans l’histoire, avait toujours été moi. Et j’ai pensé à Sheng. Pour la première fois, depuis que ça s’est passé, je me suis mis à penser à lui avec un sentiment coupable. Pour la première fois, j’ai cherché à me souvenir son prénom, je me suis demandé qui il avait pu être… ce qu’il avait raté mourant si tôt… Et j’avoue, j’ai pleuré. 

   Depuis ce jour, avec François, on était comme les deux doigts de la main. Il m’a ôté des barrières dont j’ignorais moi-même l’existence. Il m’a fait renaître.   Ouaip ! On était très proches… 

  Des fois plus que d’autres…   Vous savez, comme tout enfant de deux cultures, François a eu beaucoup de mal à trouver ses marques. Fatalement, il a fallu qu’il retourne à ses plus lointaines origines, celles dont il en ignorait presque tout, ses origines asiatiques. C’était un moyen, pour lui, de se reconstruire, de combler des manques. Il m’avait raconté une légende qui cristallise bien cela… À vrai dire, j’ignore si cette légende est réelle où s’il l’a inventé mais dans les deux cas, l’important, c’est qu’il l’a faite sienne.  La voilà : 

   Le grand dragon Shimbould et le créateur.    Le dragon ne dormait jamais. Son rôle était de veiller sur le monde. Ainsi le créateur suprême en avait décidé. Pourtant, à l’aube d’un énième jour, le grand dragon vint voir son maître. Il avait une requête avec lui. 

   « Que souhaites-tu ? Demanda le créateur.    Le don de sommeil. Répondit le dragon. 

   Là n’est pas ta destinée. Ta tâche est de t’assurer qu’à chaque instant le monde progresse vers son devenir, sans dérive.    Ne pourrais-je pas veiller sur lui en songe ? Je les vois tous dormir du sommeil du juste, ils semblent dans une harmonie si parfaite. J’aimerais tant connaître cela à mon tour… 

   Soit. Mais chacun de tes réveils sera accompagné de souffrance et de douleur.    J’accepte. 

   Et plus ton sommeil aura duré, plus la douleur t’arrachera de cris.    J’accepte. » 

   Un dragon, il y a plus de dix milles ans, s’endormit profondément dans les entrailles de la terre. Pour les plus érudits d’entres-nous, son réveil est annonciateur d’apocalypse. Car s’il veille sur nous dans son sommeil, que fera-t-il à son éveil ? On prétend que la douleur sera si forte, qu’ivre des folies meurtrières de la souffrance, il détruira tout autour de lui… y compris le monde qu’il aura veillé avec tant d’amour jusqu’ici.    Aussi veillons à notre tour sur nous-même. Veillons à ne pas faire le mal. Parce qu’à son retour, peut-être essaiera-t-il alors de se retenir. 

   Ça traduit bien ce qu’était François. Il essayait toujours de concilier les choses. Et là, c’était la réunion de ses deux croyances…    J’ignore ce que François faisait en prison. Il ne me l’a jamais dit. Et je ne veux pas le savoir. Juste… 

   Je l’aimais.    Alors quand cet enfoiré l’a troué, vous comprenez, je n’ai pas pu me contrôler. Et je ne l’ai pas voulu, d’ailleurs. 

   ─ Alors vous avez vengé François, vous avez tué son meurtrier.    ─ Sans remord. 

   ─ À cause d’un « jaune ».    ─ Oui. 

   ─ Que vous aimiez.    ─ Oui. 

REPENTIR JAUNE

REPENTIR JAUNE dans Le coin des nouvelles doc REPENTIR JAUNE

Critica |
Dolunay |
"Le Dernier Carré" |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | L'anatra littéraire
| Les amis d'Athéna
| La Rose Rouge