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Conte de Noël

   L’enfant patientait dans le froid hivernal.

   Il était là depuis l’aurore. La bouche et le nez couverts par une écharpe de laine, celle-ci camouflée derrière les cols d’un épais manteau, la cagoule à la bordure fourrée recouvrait sa tête, et les bottes molletonnées préservait ses pieds du froid.

   Il attendait.                                                                                                                                          

   Le fleuriste l’avait de suite repéré en arrivant au magasin, à cinq heures du matin. Il faut dire qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on le précède dans l’éveil. Pas ce jour ci. Le jour du réveillon de Noël. Le vingt-quatre décembre. Il ne s’attendait pas à ce que quelqu’un ait affaire aussi tôt. Et d’ailleurs cet enfant semblait véritablement n’être à aucune affaire. Mais il était là. Planté devant le magasin ; et cela depuis plus trois heures, maintenant.

   Quand à neuf heures, le fleuriste sortit les sapins, l’enfant s’en approcha, prit le temps de lire l’écriteau en indiquant les prix, et revint à sa place d’origine. Il se mit de nouveau à attendre.

   Il restait cinq sapins au fleuriste. Il n’était pas de ces commerçants qui font de tortueux et combien savants calculs prévisionnels, non. Lui, il achetait toujours trop et ne ratait jamais aucune vente. Il resterait bien des retardataires prêts à sauter sur le premier sapin venu. Et à n’importe quel prix était là son unique calcul. Aussi, en ce vingt-quatre décembre, son premier prix était-il de quarante euros, allant jusqu’à atteindre le double pour le plus grand des cinq. Il n’y a pas de petits profits.

   L’enfant, lui, patientait, toujours immobile. 

   Et le fleuriste l’avait à l’œil. Qui sait ce qu’il ferait, cet enfant, une fois qu’il aurait le dos tourné ? Sans doute en voulait-il à un de ses sapins. Qui donc pouvait être capable de patienter dès les premières heures du jour, guettant l’instant d’inattention d’un pauvre commerçant, pour lui subtiliser de ses gagne-pain ? Un fou, assurément ! Mais lui ne se laisserait pas prendre. il ne lui tournerait pas le dos.

   La dix-huitième heure était déjà bien avancée. Et l’enfant attendait. 

   Il apparaissait maintenant au fleuriste qu’il ne pourrait vendre ses derniers sapins à un prix si élevé – pas aussi tard. Il serait bientôt l’heure de fermer boutique, rejoindre la famille, et il ne comptait pas s’encombrer d’eux après cela. Un sapin, passé Noël, ne vaut pas plus qu’une fève passée l’Epiphanie ; bien moins. Aussi afficha-t-il un nouveau prix, unique pour les trois sapins restant, que l’enfant s’empressa d’aller voir. Cinq euros. Il retourna de suite à sa place.

   L’heure arriva enfin où le fleuriste dû fermer le magasin et il restait encore deux sapins. Il s’approcha alors de l’enfant, rongé par la curiosité, et lui dit : 

   ─ Que veux-tu ? Mes sapins ? Les voilà, je te les donne !

   Et l’enfant de répondre :

   ─ Fort bien, monsieur, mais je n’en ferais rien. Je sais seulement que je suis le personnage central de nombre d’histoires – bien que j’ignore lesquelles. On m’a introduit dans celle-ci pour que je me place ici. Là, à cet endroit précis.

   ─ Et c’est tout ?

   ─ C’est tout. 

   ─ Pourquoi aller voir les prix de mes sapins, alors ?

   ─ Une journée entière à ne point bouger, monsieur. Parfois on s’ennuie.

   ─ Et c’est tout ?

   ─ C’est tout. 

   C’est Toto, le 24 décembre. Il passe la journée devant le magasin d’un marchand de Sapin. Sans bouger. Il fait froid et il est là depuis l’aurore. La journée se termine et le marchand vient le voir.

   ─ Que veux-tu ? demande-t-il à Toto. Le beau sapin qu’il me reste ? Lui comme les autres, tu n’as pas cessé de les lorgner. Bah ! Je te le donne !

   ─ Non merci, répond Toto. 

   Et il rentre chez lui. 

   ─ Pardonnez-moi mais je dois me retirer, précisa l’enfant. Au revoir !

   Et tandis que l’enfant quittait la scène, le regardant filer au loin, le fleuriste atterré avait cette pensée modeste : Et c’est tout ? 

Publié dans:Le coin des nouvelles |on 24 janvier, 2008 |Pas de commentaires »

Rébellion enfantine

   Le maître descendit de sa chaire et vint se tenir debout, au centre de la grande salle blanche hexagonale. Un pan de mur entier, derrière lui, était recouvert d’un écran géant sur lequel se dessinait, impeccable, la carte du pays ainsi que les zones d’exploitation de différentes matières premières. Les élèves lui faisaient face. Chacun avait son propre bureau, ne disposant seulement que d’un petit écran, un crayon à fibre optique, et d’un bouton pressoir. L’un de ces boutons clignotait et le maître regardait l’enfant concerné avec une certaine insistance. Mais c’est à la classe entière qu’il s’adressa.    « En vérité, je vous le dis, si je suis élu président de la république : les enfants se coucheront avec le soleil. » 

   Les élèves se regardèrent interrogatifs. Aucun ne saisissait le sens de ces paroles. Satisfait de son effet, le maître brisa de nouveau le silence, théâtral.    « Nous venions de regarder en direct, le discours du postulant conservateur à la présidence de notre pays. J’ignore encore pourquoi notre maîtresse nous l’avait fait voir mais quelque chose, dans ce discours, m’avait touché. Ce qui me chiffonna plus encore, c’est que notre maîtresse ne semblait avoir aucune réaction quant à cette dernière phrase : « les enfants se coucheront avec le soleil. » 

   Moi, ça m’avait troublé.    Je le faisais déjà.                                    

   Par la suite, j’appris que j’étais le seul parmi mes camarades, à vivre ainsi : au gré du mouvement rotatif de la terre. Et je compris alors pourquoi le petit Jean dont la casquette trop grande pour sa tête le rendait ridicule à nos yeux – et le resterait plus tard, ajouta-t-il sous les rires de l’assistance – dormait toujours en classe : il suivait un autre cycle, celui de ses envies.    Trop timide à l’époque, je n’osai pas interroger madame Souillon, notre maîtresse, sur les raisons qui l’avaient poussée à nous montrer ces images, ni sur celles qui la maintirent au silence ensuite. 

   Elle me répondit en partie cependant, en annonçant que nous devions écrire un commentaire sur ce que nous venions d’entendre. J’en conclus qu’elle espérait, de cette manière, nous pousser à réfléchir sur le sujet et que nous en débattrions ensemble, une fois seulement les textes rendus.    J’avais tort. 

   Je n’obtins qu’un sept, rien d’autre. »    Le maître attendit que les derniers rires s’estompent puis repris son explication à l’adresse de l’enfant dont la lumière clignotait, rouge. 

   « Cet événement disparut dans l’oubli du passé jusqu’à ce que vous me demandiez, jeune François, quelles raisons poussaient notre institution à vous imposer des horaires si difficiles, en particulier le matin. »    L’enfant regardait son maître avec les yeux de l’espoir. Il croyait vraiment pouvoir changer la face du monde avec sa question, du moins celle de tous les enfants. 

   « Hé bien, je vais vous décevoir : c’est pour que le sommeil vous profite. »     À la seconde même, François comprit qu’il n’y aurait pas d’autre réponse, qu’il allait devoir se satisfaire de celle-ci. Déçu, il se rassit, sous les rires indiscrets de ses camarades. 

   Quelques jours plus tard, alors que monsieur Pingre faisait un cours de biomécanique, l’idée vint à François qu’il existait une autre réponse, plus officieuse celle-ci, à sa question. On lui cachait des choses. On cachait des choses à tous les enfants ; chaque minute qui suivait l’amenant à la certitude.    L’idée germa, elle devint une obsession. 

   Son argument était de taille et il s’en expliqua une fois, pendant la récré, à Jérémie, son plus fidèle ami :    « Vois-tu, Jérém’, il y a nécessairement complot des adultes contre les enfants. 

   ─ Pourquoi ?    ─ Ça, je l’ignore encore. Mais n’as-tu pas remarqué de profondes différences entre nous et eux ? La jalousie peut être le moteur d’actes malins, tu sais. La convoitise, encore plus. Bien sûr, je ne dis pas que c’est le cas, mais c’est une piste que nous ne pouvons négliger… 

   ─ Hé ! Ne me mêle pas à tes hypothèses absurdes, s’il te plait.    ─ Pardon : c’est une piste que JE ne peut négliger. Et il n’y a rien d’absurde là-dedans. N’est-ce pas le rôle même de la pensée philosophique que de douter des évidences ? N’est-ce pas ainsi que les sciences avancent ? Qu’apprenons-nous en cours ? Philosophie, sciences. Utilisons ces armes contre ceux qui nous les ont données. Assurons nous que les apparences flirtent avec le réel. Cherchons ! » 

   Jérémie prit le temps de la réflexion. Il est vrai que François maîtrisait l’art de la rhétorique. Cependant, quelque chose dans cet argumentation, le dérangeait :    « Et la base de ton questionnement, c’est « pourquoi nous donne-t-on classe, si tôt le matin », c’est ça ? 

   ─ Vu de cette façon, c’est sûr… Mais ce n’était que l’élément premier. Ma réflexion est bien plus poussée maintenant. À cumuler les points de concordances, j’approche un infini cohérent. Il se peut que les adultes nous mentent ! »    Un frisson d’horreur parcourut le corps de Jérémie. L’idée de complot lui était apparue comme chose abstraite, aussi n’avait-il pas relevé l’ampleur de tels propos. Il était jusqu’à présent resté dans un débat technique, sérieux et sensé : familier. Mais le terme de « mensonge » le ramenait à une nature plus primitive, une nature qu’il tentait comme chacun de refouler : sa nature d’enfant, un être d’émotions fortes. Il se ressaisit : 

   « Dans ce cas, peut-être pourras-tu répondre à la seconde question que je me pose : qu’entends-tu exactement par différences entre eux et nous ? »    Jérémie n’eut guère de réponse. La cloche sonnait et les enfants s’agglutinaient déjà devant la porte de la classe. 

   « Plus tard. » Conclut François. 

   François était comme tous les enfants de neuf ans, hardi à contester la moindre chose qui le déplaisait. Autant dire qu’il ne cessait jamais de développer des théories, toutes plus farfelues les unes que les autres, pour se justifier de ses contestations. Pour la même raison, il n’était pas le meilleur élève, loin de là. Si seulement il avait pu employer toute cette énergie à satisfaire aux exigences du savoir scolaire, il aurait peut-être été à même de passer à la classe supérieure. Seulement chaque niveau atteint le rapprochait de l’état d’adulte, et il ne le voulait pas. Il préférait se savoir protégé, libre de ses âneries, irresponsable et immature. 

   Le cours de géopolitique s’acheva ; avec lui : la journée de travail. Les enfants se réunirent dans la cour intérieure, en attendant de rejoindre le réfectoire et de jouir d’un repas bien mérité. François approcha Jérémie pour poursuivre leur entretien.    « Une autre question me tracasse, entama-t-il, c’est celle de notre passé, pas seulement le notre, pas seulement celui des enfants, mais aussi celui de l’humanité toute entière. Te souviens-tu, la semaine dernière, de la réponse de monsieur Pingre quand je lui avais demandé pourquoi nous ne pouvions pas nous lever plus tardivement ? 

   ─ Approximativement, oui.    ─ Alors tu comprendras que quelque chose ne convient pas. 

   ─ Que veux-tu dire ?    ─ Sa phrase : « Cet événement disparu dans l’oubli du passé, etc. » tu t’en souviens ? Hé bien elle nous démontre que lui, comme nous, a été élève, qu’il a eu une maîtresse et, sans doute, qu’avant lui sa maîtresse fut enfant. Il a vécu. Il a vécu avec des gens qui ont vécu avant qu’il naisse – comme nous vivons avec lui. Ce processus est cyclique. Pourtant, nous ignorons tout de ce qu’il fut avant. Des hommes ont agi ensembles pour un avenir meilleur – du moins : pour un avenir – j’en veux pour preuve que la politique existait déjà. Oui, rappelle-toi, il nous a parlé d’un postulant conservateur. Comment expliques-tu, alors, que nous n’apprenions pas l’histoire du monde qui fut ? Pourquoi ne nous concentrons-nous que sur l’avenir ? Pourquoi un tel tabou ? 

   ─ Là, tu marques un point. »    La chose était évidente : les adultes avaient été des enfants. Eux-mêmes deviendraient des adultes, Jérémy le savait. Il avait déjà pu constater quelque transformation curieuse de son corps – déjà, il grandissait. Mais il avait fallu que François pointe cela du doigt pour que l’idée le traverse. Evidemment ! Les adultes avaient été des enfants. Leurs camarades, il en était sûr, vivaient encore dans l’ignorance parce que, simplement, comme pour lui, la question ne s’était jamais posée. 

   « Je veux, oui ! poursuivit François. Je mettrais ma main à couper qu’ils en ont honte, de leur passé, qu’il s’est produit un événement terrible qui a bouleversé la vie de nos ancêtres. Et je suis sûr que notre maître sait ce qu’il s’est produit. Peut-être même en a-t-il été témoin.    ─ C’est une accusation grave que tu profères là. Il te faut des preuves. 

   ─ Je les obtiendrai. »    Jérémie regarda fixement son ami. Il porta la main à son nez, le grata, puis relâcha son regard. 

   « Oui, conclut-il, j’en suis certain. Si tes hypothèses sont exactes, tu obtiendras tes preuves. » 

   Le dîner se passa dans le silence. Jérémie était trop occupé à ressasser les propos de son camarade, et à en chercher des failles. François, lui, fomentait un plan. Une fois le repas terminé, aucun d’eux n’alla à la salle commune, préférant, une fois n’est pas coutume, le silence de leur chambre, le confort de leur lit.     Aucun d’eux n’avala le comprimé ce soir là. Mais si Jérémie n’en eut guère besoin et ronfla rapidement, François, quant à lui, dormit peu de la nuit. Son obsession dépassait en force sa fatigue. Il avait des braises, il lui fallait l’incandescence. 

   Quand il se leva, à sept heures, comme chaque matin, il n’avait dormi que trois heures. Mais l’éveil n’avait pas été vain, il détenait le moyen d’obtenir ses réponses. L’informateur serait son maître, monsieur Pingre, et il répondrait de lui-même. Il fallait simplement l’y pousser et pour cela, définir les conditions, le moment, et la trame des événements futurs et possibles. Pour l’humeur, François ferait avec celle de son maître au moment décisif, il n’avait pas le choix, il espérait cependant qu’il montrerait un peu de nervosité.    Il porta la serviette à ses hanches, bailla, chaussa nonchalamment des charentaises à l’image grotesque d’un chien, et sortit dans le couloir. Après avoir dit bonjour et accompagné la parole d’un geste de la main à tous ceux qu’il croisait, il entra dans les sanitaires, relâcha la serviette et prit une bonne douche récupératrice. « Sale matinée ! » jura-t-il sous elle, rituel immuable, préambule à la journée. Puis d’ajouter, comme pour marquer celle-ci d’une empreinte toute particulière : « Je t’aurais ! » 

   Au réfectoire, après s’être habillé, il alla retrouver Jérémie. « Bonjour ! » Lui lança-t-il gaiement. Il souriait, chantonnait. Jérémie s’en satisfit. 

   « Passons maintenant aux mathématiques, algèbre. L’un de vous peut-il me rappeler comment on appelle un groupe muni d’une loi de composition interne commutative ?    ─ Un groupe commutatif ! S’exclama un élève. 

   ─ Mais encore…    ─ Un groupe Abélien ! Du nom d’Abel ! Répondit un autre. 

   ─ Exact ! Bravo. Eh bien maint… Oui, François ? »    François était penché vers l’avant comme allongé sur son bureau, le bras tendu, l’index prolongeant le bras. Il tenait à ce que sa question soit entendue, aussi avait-il fait fi de son bouton/question au profit de ce large signe. 

   « Maître, pouvez-vous nous en dire plus sur ce monsieur Abel ? Est-il encore vivant ? Comment a-t-il développé sa théorie ? Et qui, avant lui…    ─ Suffit ! Tu n’as nul besoin d’en savoir autant. Ce qui compte, c’est que tu comprennes et que tu saches te servir d’un tel savoir. Estime-toi chanceux, déjà, d’apprendre que le nom d’un tel groupe vient de son découvreur, monsieur Abel. Je vous gâte plus que nécessaire… » 

   François baissa tête et regard.    « Bien, poursuivit monsieur Pingre, maintenant que chacun de nous s’est rafraîchi la mémoire, progressons. Nous allons ajouter à notre groupe commutatif une nouvelle loi de composition interne, associative et distributive par rapport à la première. Bien sûr, cette loi possède elle-même un élément neutre, et chaque élément de l’ensemble du groupe a son symétrique – hormis l’élément neutre de la première loi, bien entendu. Quelqu’un sait-il ce que cela peut nous donner ? Une idée ? » 

   Le silence dura quelques secondes dans la classe. La plupart restaient dans l’expectative, incapables d’oublier la petite altercation.  D’autres cependant ruminaient une réponse. François, lui, ruminait sa colère. Puis l’un d’eux, le plus téméraire des élèves disciplinés, tenta une explication :    « On obtient notre arithmétique, non ? 

   ─ Surprenant, répondit monsieur Pingre, vous avez en partie raison, Martin. On obtient effectivement notre arithmétique : l’ensemble des réels, par exemple, auquel on aura ajouté l’adition et la multiplication, mais pas seulement. Loin s’en faut. Voyons voir…     Le maître retourna à sa chaire, véritable poste de commandement, de laquelle il écrivit, à l’aide de son propre crayon à fibre optique, des formules mathématiques complexes, sur un petit écran qui retransmettait l’image sur l’écran mural. Chaque élève pouvait en faire autant, mais lui seul avait le contrôle des écrans de chacun. Si bien qu’aucun ne s’amusait à écrire des sottises. La tentation était grande pourtant, pour François, surtout après l’humiliation qu’il venait une nouvelle fois de subir. Il n’y fit cependant rien. 

   Le cours se poursuivit ainsi de longues minutes. François resta prostré dans le silence le temps restant. Il attendait son heure, il avait un plan. Il avait certes raté une occasion fortuite mais savait exactement à quel cours, à quel moment, il refermerait l’étau sur sa proie. Un sourire se dessina lentement sur son visage, la colère avait opéré sa mutation, le sadisme se mariait à l’idée d’une vengeance. 

   Et c’est sur les séries, trois jours plus tard, que l’occasion se présenta. Cette fois, François ne lâcherait rien, il obtiendrait ses réponses    « Nous allons voir maintenant les séries de Taylor/MacLaurin… 

   ─ Monsieur, l’interrompit François, s’épargnant toute règle d’usage, j’ai une question qui s’écarte quelque peu du simple domaine des mathématiques, puis-je vous la poser ?    ─ Je t’en prie. » répondit un monsieur Pingre exaspéré. 

   Car pour atteindre les meilleurs dispositions, François n’avait pas relâché la tension, écoeurant presque son maître de trop de questions hasardeuses.    « Comment est-il possible de retranscrire des séries dans un langage informatique ? Je ne vois pas. 

   ─ Voyons, François, la récurrence ! Il suffit d’ajouter à ton programme la notion de récurrence. Tu te souviens, au moins ? Nous l’avons déjà vu. » Répondit un monsieur Pingre triomphant.    Pour une fois, la question semblait légitime et l’ignorance de son élève renforçait chez le maître son sentiment de supériorité. 

   « Ouiiii ! La récurrence… feint François. La récurrence, c’est la répétition, c’est bien ça ? Est récursif ce qui peut-être répété de façon indéfinie…    ─ En effet. 

   ─ C’est un peu comme pour les humains, alors : les enfants vivent avec des adultes et, une fois eux-mêmes devenus adultes, vivent avec des enfants…    ─ Non voyons, qui t’a mis cela en tête ? Cela n’a rien à voir ! 

   ─ Alors comment ça se passe ?    ─ Suffit ! Tu n’as guère besoin de le savoir. 

   ─ Vous l’ignorez ?    ─ Je n’ignore rien, François, je suis ton maître, ne l’oublie pas. 

   ─ Alors parlez-moi de votre maîtresse ; Vous en avez eu une quand vous étiez enfant, c’est vous-même qui nous l’avez dit… »    La classe se mit à s’agiter. 

   François poursuivit :    « Vous avez été enfant. Vous avez vécu avec des adultes ; comme nous. Il s’est passé des choses avant notre existence. Pourquoi ne nous apprend-on rien à ce sujet ? 

   ─ Parce que cela n’a guère d’intérêt, rétorqua le maître.    ─ N’est-ce pas à nous d’en juger ? J’aimerais MOI savoir ce qu’il y avait avant. Et je suis sûr que nous pourrions en tirer nombre de choses utiles. Par exemple : éviter de reproduire certaines erreurs… » 

   Le piège était placé. Ne restait plus qu’à presser sur le bouton du détonateur :    « Ne souhaitez-vous pas savoir ce que les hommes ont vécu avant nous, vous autres ? » 

   Tous répondirent avec l’affirmative. Monsieur Pingre devait se résigner, la vox populi s’était exprimée.    François, lui, referma définitivement le piège : 

   « Dites-nous ce qu’il s’est réellement passé !    ─ Oui ! Dites-nous ! S’enhardit l’un. 

   ─ On veut connaître la vérité ! » ajouta un autre.    Et tous s’y mirent de leurs propres questions. 

   Le Maître céda enfin :    « Soit ! Je vais vous expliquer. » 

   Les enfants se turent.     Monsieur Pingre poursuivit : 

   « Bien que je sache tout, je réponds quand même à des ordres. Notamment, les autorités supérieures m’ont sommé de vous mentir sur ce point, mais à quoi bon continuer puisque vous nous avez démasqué, cher François, et que vous avez réussi de surcroît à gagner l’intérêt de vos camarades. Vous souvenez-vous de cette phrase : « les enfants se coucheront avec le soleil » ? Et bien elle a plus d’importance qu’elle n’y paraît. Sans doute souhaitais-je que vous découvriez l’affaire après tout… Enfin, voilà l’histoire, un passé proche de votre présent, cet oubli volontaire dans votre enseignement : le président du parti conservateur fut élu. Or il arriva qu’il fût pris au mot par la population ; elle voulait vraiment pouvoir jouir de soirées tranquilles, libérée des cris et des âneries des enfants. Afin de maintenir ses promesses, il s’engagea alors dans un processus politique qui allait décider de votre destin. En effet, parce que les somnifères de l’époque étaient d’une grande imperfection : difficulté de gérer la durée du sommeil, effets secondaires au réveil – notamment la tête qui se retrouve sous le niveau de l’abdomen, songea-t-il – qui gâchaient en grande partie la qualité de l’apprentissage ; il se tourna vers une grande boite pharmaceutique étrangère, afin qu’elle palie à ces défauts et qu’elle produise en quantité suffisante les pilules attendues par chaque foyer. Ce fut d’ailleurs l’unique et dernière fois que nous prîmes contact avec l’étranger.    L’affaire dura quatre mois. Quatre mois au cours desquels, la pression se fit plus forte sur notre président. Des manifestations commençaient à se former ci et là ; ses points chutaient dans les sondages ; avec eux, son champ d’action diminuait : il perdait autorité et pouvoir. Aussi quand le produit lui parvint enfin, il n’attendit guère que tous les tests soient terminées et confirment sa fiabilité. Il attendit encore un mois et le fit mettre sur le marché. 

   Des millions d’enfants ingurgitèrent ces pilules. Presque tous en même temps, à la même heure. C’était il y a sept ans et il n’y avait aucune prescription contraire. Quel qu’avait pu être l’âge de l’enfant, quels qu’avaient pu êtres ses besoins en sommeil, son sexe, etc., il n’y avait aucune contre-indication, rien ! Tous pouvaient les prendre, presque tous les prirent.    Pendant les premiers mois, les parents furent ravis. Et je ne vous dis pas les effets sur la qualité de leur travail et sur l’ambiance générale du pays. Le président était revenu au top dans les suffrages, et le pays accomplissait des prouesses vraiment étonnantes. On appela cette période faste : la grande libération. Tout cela rendu possible par une petite pilule violacée, celle-là même que vous prenez chaque soir… 

   Seulement celle-ci renfermait en elle un terrible secret, un pouvoir de destruction massive : une équation chimique capable d’affaiblir notre nation et de réduire de moitié notre peuple ! »    Les enfants restaient stupéfaits. La bouche béante, ils avaient du mal à croire et à assimiler tant de révélations. 

   Monsieur Pingre, lui, continuait :    « À long terme bien sûr… 

   En effet, ces somnifères rendaient stériles. Ils touchèrent plus de trente pourcent de la population concernée, réduisant d’autant les natalités à venir. Imaginez si nous ne nous en serions pas rendu compte assez tôt ! Imaginez la catastrophe que cela aurait pu être ! Le pays n’y aurait pas survécu. Nous aurions du cesser notre autarcie.    Ainsi, presque trois millions d’enfants se retrouvèrent stériles. Vous êtes de ceux-là. Or « quiconque ne peut contribuer à la reproduction de son espèce doit être en mesure de lui apporter progrès et postérité » Voilà ce qu’il fut décidé. Il fallut donc créer des centres spécifiquement adaptés pour vous. Que vous puissiez représenter le peuple, le pousser vers le haut, que vous en soyez l’élite. C’était le moindre dédommagement que l’état vous devait à vous et à vos parents. Ces derniers n’eurent aucun mal, d’ailleurs, à vous y laisser, puisque déjà, ils étaient moralement affaiblis par un sentiment coupable à votre égard. Certain préférèrent vous oublier, vous êtes de ces enfants là. 

   Voilà ce que nous vous avons caché : il est un monde, hors de ce centre, où notre peuple a une histoire.    ─ Mais pourquoi nous l’avoir caché ? Vous espériez vraiment que nous n’apprendrions pas la vérité ? Avec le temps, nous aurions fini par le savoir. C’était inéluctable. 

   ─ Je le sais… Les autorités le savent. Nous espérions simplement avoir le temps de vous formater, de faire rentrer cette vie, votre vie, dans une certaine normalité. Et puis… Nous espérions surtout nous épargner la période de l’adolescence. Culpabilité et lâcheté sont deux mots qui résument bien le pouvoir actuel. La honte en résulte.    ─ Maître ? s’enquit soudain un des élèves. 

   ─ Oui ?    ─ C’est quoi l’adolescence ? 

   ─ L’adolescence ? Ah oui, bien sûr, vous l’ignorez. C’est le passage de l’enfance à l’état d’adulte. Une période où vous devenez peu supportable et raisonnez souvent de façon stupide. Quant à vos intérêts d’alors, ils ne dépassent pas ceux d’une vie monocellulaire ; si vous saisissez la métaphore… »    « Ah ! songea François. Je savais bien que c’était nul de grandir ! Je le savais ! » 

   Monsieur Pingre l’interpella :    « François, dit-il, vous viendrez me voir à la fin du cours, nous avons à parler. » 

   Celui-ci hocha la tête, satisfait.     Le cours reprit ses droits. 

   La récréation avait sonné. François et Jérémie marchaient côte à côte dans la cour. Aucun des deux ne réalisaient la gravité du discours de leur maître. Il leur faudrait certainement plus de temps pour saisir toute l’ampleur de ce lourd passé. Ils étaient jeunes, âgés seulement de neuf ans, et résonnaient avec les mêmes préoccupations que tous les enfants de cet âge. La culture n’amoindrit pas ce genre de choses. Aussi, pour l’heure, François jouissait simplement d’un sentiment de fierté.    Jérémie brisa enfin le silence : 

   « Il t’a parlé de quoi ?    ─ Bof. Pas grand-chose. Qu’il était content de moi… que je suis doué… que si je voulais, je pourrais devenir un « grand homme »… Mais je n’veux pas. Il m’a dit aussi qu’il regrettait que nous ayons fait confiance à des étrangers… Moi je pense que c’est la solitude qui n’est pas bien. 

   ─ Au fait, quels sont ces différences dont tu m’avais parlé ? Tu sais, entre nous et les adultes ?    ─ Il y’en a tant… La plus importante ? 

   ─ Dis.    ─ L’anticonformisme des enfants. C’est notre richesse, notre atout. » 

   Jérémie sourit.    « Tu as raison, conclut-il. Et d’ajouter : Et leur innocence, aussi. »    

   François, le regard perdu dans le vide, l’esprit plongé au-delà, rentra les mains dans les poches de son pantalon. Le contact ramena à ses pensées l’objet jusque là oublié.    « Tiens ! Au fait ! Regarde ce que monsieur Pingre m’a donné ! s’écria-t-il, enthousiaste. Il tenait un petit sac dans le creux de ses mains. Il le déficela, laissant apparaître le précieux contenu. 

   ─ C’est quoi ?    ─ Un sac de billes ! 

   ─ C’est pour quoi ?    ─ ‘sais pas. Mais c’n’est pas grave, on trouv’ra. 

   ─ mhm.    ─ En attendant, on pourrait faire un trou et s’amuser à les lancer dedans. 

   ─ Et puis on inventerait des règles au fur et à mesure, c’est ça ?    ─ Ouiiii ! Et on imposerait des contraintes ! 

   ─ Et on ferait des concours pour chacune d’elle !     ─ Avec des statistiques !    ─ Et… 

Le compte

9.6.1.2.2.4 

 9.6.1.2.2.4. C’est un code. Que cela représente-t-il ? Je l’ignore. C’est un souvenir si lointain que ma mémoire ne saurait aujourd’hui le débusquer et lui rendre son contexte. Peut-être était-ce mon numéro d’étudiant… Dans l’administration universitaire (comme dans toute administration), on ne distingue l’homme ni par un nom, ni un visage, mais bien un numéro.

 9.6.1.2.2.4. Peut-être était-ce moi, mon identifiant, mon identité : avec lui j’étais étudiant à l’université du Havre, j’étais le 9.6.1.2.2.4. le seul, l’unique. Pourquoi pas ? Je ne sais plus.

 Que ce numéro ait pu me suivre et me poursuive encore maintenant, hantant les parois osseuses de ma cavité crânienne, m’interroge et me trouble. Qu’a-t-il pu être pour moi ? Pourquoi m’est-il resté ?

  Attention, je ne suis pas de ces gens de grande mémoire, capables de nommer tous leurs petits camarades du temps du cours élémentaire (un ou deux) où de donner la date exacte de leur mariage en se permettant même, pour qui s’en intéresse, de préciser le temps qu’il fit. Non. Je suis de ceux qui se souviennent du prénom de chaque personne croisée lors d’une soirée le temps, hé bien, de la soirée elle-même. J’ai la mémoire pratique. Elle n’a de potentiel que pour le présent, ou très modérément pour le futur, mais semble ne pouvoir agir sur le passé révolu.

   Si bien qu’au hasard de la vie, que je croise une vieille connaissance, j’évite assurément de la nommer ainsi que toute question dont la nature même est d’en amener d’autres où, là, la mémoire devrait précisément être mise à contribution. J’évite en fait tout sujet susceptible de me démasquer, moi et ma honte, de n’avoir aucune idée de l’identité de l’individu qui ne semble douter un instant de me connaître (peut-être est-ce 9.6.1.2.8.6 ?). Alors je reste évasif, demande : « Que fais-tu maintenant ? », « Où tu vis ? », « As-tu des enfants ? », avant de finir par m’échapper en trouvant prétexte à quitter ce parfait inconnu dont je suis une vieille connaissance.

   Cependant, par soucis d’honnêteté, je me dois d’ajouter que parfois, quand même, quand mon vis-à-vis est jolie, je m’attarde un peu plus que de coutume, portant – allez savoir pourquoi – un intérêt réel au devenu de cette vieille amie. Notamment sur des questions de trois ordres : les enfants, les compagnons de sentiment et le passif sexuel. Dans cet ordre. Car s’il devait être abordé directement le troisième sujet, il serait inutile d’essayer d’en apprendre sur les deux premiers. Cela pourrait donner mauvaise conscience. Hélas, une telle occasion ne s’est encore jamais présentée : j’ai toujours eu un sentiment coupable en partageant le lit et le prix d’une chambre d’hôtel avec une vieille amie.

   9.6.1.2.2.4. Neuf cents soixante et un milles deux cents vingt-quatre ? Je suis presque certain d’avoir plus de neurones que ça. Pour autant, seraient-elles connectées à plus de dix puissance quinze, ce ne sont pas elles qui semblent être en mesure de résoudre cette intrigue. Du moins, pas en prenant le problème de front. Peut-être que par la suite, me remémorant un vague moment où l’enfance (la fougueuse jeunesse ?) faisait vibrer de son aura chacun de mes tissus musculaires, où l’esprit d’alors ne laissait entrevoir aucune limite à mes ambitions (alors que je ne cesse aujourd’hui de butter contre elle), me reviendra par ce biais le sens et l’importance de cette numérotation : 9.6.1.2.2.4. Mais dois-je, en attendant, en subir l’obsessionnelle interrogation ?

   En plus, à tous les coups, c’est un truc à la con. C’est certain, c’est forcément une chose sans importance. Au pire, si ce fût important, que je l’ai oublié me conduit à penser que ça ne l’est plus aujourd’hui. Je le percevrais donc à présent, n’étant plus impliqué et manquant profondément d’empathie (encore moins d’ »empathochronie »), comme un numéro de peu de valeur.

   Mais je ne peux cesser pourtant de m’interroger à ce sujet. Ça a forcément partagé ma vie à une époque. Un numéro quotidien : 9.6.1.2.2.4. Devait-il être secret ? Etait-il seul ? M’appartenait-il ou le partageais-je ?

   Qu’est-ce donc, bordel !

9.6.1.2.2.5 

   En fait non. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai le fort pressentiment que c’était un cinq à la fin, non un quatre. 9.6.1.2.2.5. C’est ça ! C’est : 9.6.1.2.2.5 ! J’en suis sûr.

   Bien évidemment, ça ne m’apporte rien quant à son origine, mais ça se précise. Comment retrouver dans une mémoire aussi désordonnée que la mienne le pourquoi d’un numéro si ce n’est même pas le bon ? Maintenant, on va pouvoir avancer.

   Comment ? Je ne sais pas. Mais il y a du mieux.

   J’ai l’impression que ma mémoire est comme la bibliothèque d’Alexandrie (l’ancienne). Quelque chose a du se passer qui a tout détruit, ne laissant plus rien à ce que l’homme avait connu de mieux – en toute modestie (bien qu’aujourd’hui défaillante, je n’ignore pas ce qu’elle fut avant ma mémoire : l’imperfectible perfection suggéreraient les uns, la preuve de l’existence divine assureraient les autres). Autant dire qu’elle ne pouvait que chuter, descendre de son piédestal et rejoindre le niveau moyen du commun des mortels. A n’en pas douter explore-t-elle, maintenant, des niveau inférieurs que même, l’âne, la poule, ou le « chlorophage », n’ont jamais atteints. Et dans cette chute, un numéro : 9.6.1.2.2.5. dont l’histoire m’a quittée.

9.6.1.2.2.6 

   A moins que ce ne fut 9.6.1.2.2.6… Je ne sais plus. Quelle est cette série de chiffres qui me persécute, se joue de moi, de ma mémoire, et comme une vie semble vouloir évoluer ? 9.6.1.2.2.4. est mon souvenir d’hier. Après être passé par le cinq, j’ai maintenant cette certitude que le six est le chiffre dernier qui lui sied. Ou plutôt une conviction. Avec le premier code, j’ai acquis l’assurance d’une mémoire friable. Avec ce dernier, j’acquiers le doute. Avant même de savoir quel qu’il fut, je me dois d’arrêter sa course en avant, une course effrénée qui me plonge, à chaque nouvelle forme, dans un doute nouveau. Ma concentration doit se donner entière à cette tâche. Car à l’obsession première en vient une nouvelle et, si je ne sais combattre cette dernière, je me verrais sombrer, inexorablement, chiffre après chiffre, dans une folie croissant au rythme de cette croissance. Je dois fixer ce code, l’encastrer dans une forme, une forme inaltérable, et le marquer d’un choix définitif dans le moindre synapse composant mon cerveau. Oui mais voilà : je pense déjà au sept.

9.6.1.2.2.7 

   Me revient à l’esprit cette époque du début du siècle dernier où l’industrie s’est développée de manière telle que la démographie en a été bouleversée, le vaste océan rural se tarissant, les hommes se concentrant, ouvriers nouveaux, dans le paysage urbain. Et ces images en noir et blanc sur le taylorisme. C’était à l’école (ou au collège). Nous regardions ce documentaire témoignant d’une époque aussi distante, pour nous, que la fiction l’est du réel. Et ces gens aux tenues identiques, souillés de multiples tâches, qui travaillaient – disait-on – à la chaîne répétant sans cesse les mêmes gestes de fraisage ou de boulonnage sur des pièces toutes identiques. Mais dans cette course frénétique à la production, cependant, gagnant en temps par la fabrication continue d’objets toujours similaires, en y lorgnant de plus près, on constatait pourtant que chaque pièce possédait son identité, un code, un numéro de série. On élimait la pièce 9.6.1.2.2.4, puis la 9.6.1.2.2.5, la 9.6.1.2.2.6, 9.6.1.2.2.7, et ainsi de suite.

   Ce qui m’avait frappé, c’était combien ces images pouvaient ressembler (l’aspect comique en moins) à celles des Temps Modernes de Chaplin. (Je savais bien que c’était là le but du clown, de montrer et dénoncer cet enfer usinier, mais que la ressemblance soit telle !) Aussi ne pouvais-je leur donner un caractère profondément dramatique. C’était étrange, curieux et étonnant, mais aucunement sérieux. C’était léger.

    Il m’aura donc fallut faire abstraction de ce film et développer mes capacités à la pensée philosophique pour y percevoir toute la négation de cette méthode de travail. La réduction de l’être à une simple mécanique primaire. L’avilissement de toute une génération d’hommes et de femmes au profit de moindres personnes. Et cette perception de cette tranche de l’histoire m’est restée longtemps jusqu’à ce que j’apprenne que, peut-être, il y a de grandes chances, très certainement, c’est justement l’industrialisation à l’extrême qui aurait permis le bouleversement des mentalités, sacrifiant à l’amour l’intérêt et la famille. L’autonomie, les longues distances les séparant de leurs chers parents, l’assurance d’un revenu fixe et le pouvoir d’anticiper, avec lui, sur l’avenir, les limites de ce revenu, peut-être aussi la morosité du travail, tout cela aurait fait des hommes et des femmes de cette époque, des personnes désireuses de vivre avec une moitié chérie et de faire avec elle peu d’enfants certes (aussi peu que de moyens), mais des enfants voulus, aimés et tout aussi chéris.

   Etrange paradoxe que l’association du mal et du bien, l’un en cause, l’autre en conséquence. Fait coutumier, pourtant, dans l’histoire des hommes.

   Commence à poindre le huit…

9.6.1.2.2.8 

   Très bien. Analysons cette série. Soyons scientifiques. Ayons l’esprit mathématique !

D’une : Elle est croissante. Plutôt que d’aller s’écraser platement sur le zéro, mademoiselle a des idées de grandeur. Elle vise l’infini. Elle s’imagine déjà réunir dans sa course l’ensemble des entiers naturels positifs. Elle se voit l’infini. L’ensemble N+. Ou quelque chose d’approchant…

De deux : On ne peux encore trop peu en dire. Comment l’écrire ? S(x)=S(x-1)+1 ? Ben voyons ! On ne sait même pas ce que vaut S(1). En ce qui me concerne, puisque c’est sur cette numérotation que la série m’est revenue, S(1)=961224. Et donc : S(2)=961224+1=961225. S(3)=S(2)+1=961225+1=961226. Etc. Oui mais voilà : Je ne me souviens pas d’un nombre mais d’une série de chiffres. Je n’ai aucun sentiment trouble pour le nombre neuf cents soixante et un milles deux cents vingt-huit mais j’ai une promiscuité certaine, par contre, envers les chiffres un, deux, six, huit et neuf dans l’ordonnancement 9.6.1.2.2.8. C’est cette mélodie là qui me revient à l’esprit. Neuf. Six. Un. Deux. Deux. Huit. Voilà ce qui raisonne en moi à en devenir fou : une distribution de chiffres, six en tout, qui n’a de cesse de me persécuter. Ces chiffres jouent avec moi comme les notes d’une partition si parfaite que l’air si beau en devient brûlant, obsédant, et destructeur.

   Aussi, si série il y a, ce n’est pas une mais bien six séries, dont seule la dernière serait active pour l’instant. Ou bien chaque série serait reliée aux autres et pas forcément d’une manière aussi simpliste que le calcul décimal. Ni hexadécimal. Ni autre chose se terminant : mal.

   Bref ! Je n’en sais pas plus. Et la recherche mathématique ne fait que m’approcher un peu plus vers l’abîme que je m’efforce de fuir : la folie.

9.6.1.2.2.9 

   Voilà. Ca y’est. J’ai quitté la certitude du huit et l’effervescence mathématique que ce chiffre m’inspirait pour revenir à ce bon vieux neuf ! On se sent tout de suite mieux, je peux vous l’avouer. Lui, au moins, je le connais. Il a toujours été là, en tête de file. Le meneur. Sans lui ça n’aurait été qu’un banal 6.1.2.2.X. Je ne m’en serais pas formalisé alors. Je me serais dit : Tiens ! 6.1.2.2.X… ça me dit quelque chose… Et puis j’aurais oublié cette série de chiffres l’instant d’après. Mais, hélas, tout à commencé avec un neuf. Pourtant, mon pire ennemi d’hier est mon meilleur ami aujourd’hui. Je l’aime ; je le chéri, ce neuf. Allez savoir pourquoi ? Sans doute un effet similaire à cet amour symptomatique de la victime envers son persécuteurs. Le syndrome de Stockholm. Sans doute est-ce cela. Peu m’importe ! Je ne me suis jamais senti aussi bien qu’en ce moment, mon code secret à tous autant qu’à moi-même, encadré (protégé) par ces neufs.

   Je suis bien…

9.6.1.3.2.9 

   Oh putain ! C’est quoi ça ! Comment puis-je avoir une telle certitude concernant cette série de chiffre ? Après tout ce temps passé à déterminer le dernier, voilà qu’un autre se dérobe à ma conviction la plus ultime ! Encore, j’aurais pu croire à une espèce de compte avançant – peut-être même quelque chose d’interne. De physiologique et d’interne comme le nombre de battements d’un cœur depuis un événement particulier. Peut-être un instant où, par je ne sais quel miracle, j’aurai su m’extirper d’une destinée fatale ? Pourquoi pas ? Est-ce si fou ? Les battements de mon cœur, les secondes, volés à la mort… Le lien avec la vie… Le dernier compte avant le néant…

   Mais non. Ce ne peut être ça. Plus depuis que ce satané quatrième chiffre, ce deux, s’est mué en trois. Au moins reste-t-il mes neuf. Mes confortables neuf. Eux qui me sécurisent. Eux qui me rendent espoir. Ô neuf, mes neuf, protégez-moi de ces chiffres fous ! Restez là, tels quels, immuables et solides. J’ai tant besoin de vous.

   Heureux. Je suis heureux. Enfin, je peux me considérer comme tel. Après tout, ma mémoire défaillante aurait pu me ramener au sixième chiffre de départ. 9.6.1.3.2.4. Puis 9.6.1.3.2.5… Quelle horreur ! Combien de temps aurais-je du patienter encore avant de me trouver de nouveau dans le cocon protecteur ? Mes neufs… Je vous sais gré de rester à mes côtés. Je sais gré ma mémoire de n’avoir jamais douté sur le premier et de ne plus douter sur le dernier.

   Vive les neuf ! Vive la réconfortante certitude des neuf !

9.6.1.4.2.9 

   Voilà qui confirme ce que je pensais. Le quatrième chiffre va faire sa longue ascension dans les méandres de ma mémoire et atteindre le sommet. Pourvu qu’à cet instant les doutes cessent le concernant. Je serais tellement heureux d’accueillir un troisième neuf définitif dans ma série. Je…

9.6.1.5.2.9 

   Mais…

9.6.1.6.2.9 

   Que…

9.6.1.7.2.9 

  

9.6.1.8.2.9

   Je me mets à faire des sautes, maintenant ! Un flash et quatre certitudes à la suite. La machine s’emballe, s’accélère. Arrivé-je au terme de ma recherche ? De mon attente ? Si seulement c’était possible… Mais pas le temps de s’attarder sur ça. Si ma mémoire suit le peu de logique dont elle semble faire preuve, la prochaine combinaison m’apportera un neuf nouveau ! Je dois me concentrer. Je dois me préparer à ce souvenir. Je dois être prêt à fixer définitivement ce neuf, à la quatrième place, comme ceux des première et dernière places, afin que plus jamais il ne m’échappe.

9.6.1.9.2.9 

   Te voilà, mon nouveau compagnon ! Ne pas m’affoler surtout. Je reprends ma respiration… Doucement… J’inspire à fond…. Je souffle bien… Je suis serein. Maintenant, je peux commencer à visualiser ce neuf. Je le dessine à la craie blanche sur le tableau mural de mon esprit. Je peaufine… Enfin, je le regarde, le scrute, le déshabille. Je le questionne. Je l’interroge. Je le sens…

   Oui ! C’est bien lui ! Comment avais-je pu le perdre ? Pourquoi l’ai-je oublié ? Et où est-il allé traîner tout ce temps, loin des bornes de guidage laissées sur les événements majeurs de mon passé ? Tu es de retour, mon fidèle neuf. Rejoint les tiens et soi, avec eux, mon ami. J’ai besoin de toi, tu sais ? J’ai besoin de vous trois, mes amis neuf. Puissiez vous être plus nombreux encore à l’avenir !

9.6.0.9.2.9 

   Allons bon ! Voilà que je décompte, maintenant. N’est-ce pas symptomatique d’une folie grandissante ? Peut m’importe. Seul m’importe, maintenant, de comptabiliser le plus de neuf. Ils sont ma joie, mon bien être. Je n’ai d’égard que pour eux, et à juste raison : ils me rendent au centuple l’attention que je leur porte. Ils me choient. Ils me cajolent. Alors, mémoire, ne me trahi pas ! Permets-moi de rejoindre l’entier de ma fratrie. Mène-moi à la sérénité pleine et totale. Fait en sorte que ce ne soit que des neuf. Je l’espère tellement… Je t’en prie !

9.6.9.9.2.9 

   Nous y sommes. Mes compagnons au nombre des cavaliers de l’apocalypse. Mais plutôt qu’amener le chaos dans mon esprit, eux m’inspirent le calme. Nulle guerre ne pourrait plus m’atteindre. Nulle famine sacrifier à la faim. Je suis en paix avec mes neuf. Je me repais d’eux. Ni peste, ni mort. Je suis au-dessus de cela. Je suis déjà conquis.

   Puissent-ils me guider au-delà de tous tourments. Puissent-ils poursuivre leur œuvre et faire en sorte, qu’à jamais, plus rien ne puisse m’atteindre.

   Finalement, je suis vraiment ravi de m’être échiné à retrouver cette numérotation. Grâce à cette obstination (était-ce vraiment une obsession ?) je me sens libéré, enfin, de mes souffrances. Mes sens, mes émotions, sont si profondément enfouis, qu’ils n’auront, dorénavant, plus aucune influence sur moi. Sans doute, ne sont-ils pas encore désintégrés, mais ils implosent à coup sûr. Bientôt, ils seront définitivement détruits. Bientôt, je serai définitivement libre, éveillé à un niveau nouveau de conscience. Un niveau pur et sans tâches. Où le temps n’aura plus d’influence.

   Mes quatre neuf… finalement ils en sont, des cavaliers d’une apocalypse. L’apocalypse pour mes faiblesses, pour mes peurs, pour mes hontes. Des cavaliers bons finalement.

9.7.9.9.1.9 

   Quel étrange miracle ! Les deux derniers chiffres impies se mettent à fuir mon esprit de concert. C’est parfait. Ainsi, tel l’exponentiel vais-je m’approcher au plus vite de la conclusion. A moins… A moins que, comme lui, je n’atteigne jamais celle-ci. Après tout, n’est-il pas envisageable que cette quête du savoir primitif ne se termine jamais ? Quelle horreur ! Vivre dans l’ignorance et pour l’éternité. Il est maléfique, ce code. Il m’en veut. Il me provoque. Il se développe, d’avant ou d’arrière, pour mieux me troubler… Il veut ma fin ! Une fin interminable… Une fin éternelle…

   Je ne veux pas ! Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas céder ! Ni ignorance, ni doute, ni folie ! Neuf ! Mes neuf ! Faites taire cette numérotation une bonne fois pour toutes ! Ou une seconde seulement ? Juste un temps…

   Suis-je bête ? Que m’importe que cette aventure se termine ou non ? Je me demande parfois où j’ai pu mettre ma tête. Et après tout, quel mal ? Que ma mémoire reste défaillante s’il le faut, que ma raison s’envole même ! Je peux bien concéder autant que je gagne. Je n’ai besoin que d’eux, mes neuf, et s’ils devaient disparaître avec l’amorce d’un souvenir, je veux bien vivre le doute pour une ou deux éternités !

   Mes chers neuf…

9.8.9.9.0.9 

   Voilà. La dernière échéance approche. D’aucuns, sains d’esprit, diraient le dernier pas avant l’irréversible déraison. Bientôt, ils seront six, mes petits neuf. Et je leur donnerai à chacun un nom. Le premier des neuf, le plus âgé et le plus sage, devra rappeler par son nom des idées de sécurité, de protection, ou de réconfort. Le dernier, ce sera : Révélation – ou un truc comme ça – parce que sans lui je n’aurai su m’engager dans cette voie. Le quatrième est celui qui m’a permis de m’affirmer et d’en vouloir plus encore. Le troisième est celui de la paix ; il m’a donné, conjugué aux trois autres, le calme qui m’a toujours manqué. 

   Reste les nouveaux…

   Au fait : pourquoi les neuf ? Pourquoi pas les cinq ou même les six ? Après tout, quelle différence entre le six et le neuf ? A peu près la même qu’entre le haut et le bas, certes. Mais qu’y a-t-il, dans ce chiffre, pour qu’avec lui, et avec lui seulement, je ressente une telle sérénité d’âme ? Encore une réflexion fanfaronne, une pensée inutile que mes prochains compagnons sauront me faire oublier.

9.9.9.9.9.9 

   Enfin ! Mais…

1.0.0.0.0.0.0 

   Non !!! Non, non, non ! Trahison !!!!

Epilogue 

   ─ Bonjour, je m’appelle Helmuth Erste.

   ─ Enchanté.

   ─ C’est moi qui suis chargé de vous suivre en l’absence du docteur Lammare… Il a dû s’absenter… Cela vous convient-il ?

   ─ Ce sera parfait.

   ─ C’est une très belle chambre que vous avez là.

   ─ N’est-ce pas.

   ─ C’est vous qui l’avez décorée ?

   ─ Oui.

   ─ Magnifique. Vraiment. Tous ces neuf dessinés au mur… Vous devez vous sentir comme un coq en pâte.

   ─ Oui. Vraiment.

   ─ Et qu’en est-il de votre numération ?

   ─ 9.7.3.9.1.0.2.9.9.2.4.9. J’en ai déjà cinq !

   ─ Bravo. Bien, je crois que je vais vous laisser dessiner… Ah, au fait, j’ai cela à vous donner ! Je l’ai trouvé dans un carton avec vos vieilles affaires… Je crois que le docteur Lammarre n’a jamais osé vous l’apporter… Mais je vous fais confiance. Le prenez-vous ?

   ─ Qu’est-ce que c’est ?

   ─ Une vieille carte d’étudiant. La votre.

   ─ Est-elle si importante que je doive y porter un quelconque intérêt – et me détacher de mes neuf ?

   ─ Je le pense, oui.

   ─ Pourquoi ?

   ─ Parce qu’elle est lourde de sens.

   ─ Un vulgaire bout carton ?

   ─ C’est un numéro qui y est indiqué qui a son importance.

   ─ Lequel ?

   ─ Celui de votre identifiant.

   ─ Quel est-il ?

   ─ Voyez vous-même.

   ─ Le 961224 ? J’aurai juré que c’était une série de six chiffres… Mais c’est un nombre entier. Tant pis. Si vous n’avez pas d’autre remarque, j’aimerais que vous me laissiez. J’ai encore fort à faire avant d’atteindre la majesté de douze neuf.

   ─ Ne craignez-vous pas, encore une fois, de ne pas réussir à les fixer tous dans votre esprit ? Qu’ils vous échappent ? J’ai lu votre dossier.

   ─ Que j’y arrive ou non, monsieur, c’est sans importance. Chacun a un inaccessible rêve. Moi, j’ai décidé de m’y consacrer et d’y consacrer ma vie, voilà tout.

   ─ Bien. Alors je vous dis à bientôt…

   ─ Erste… C’est d’origine allemande, non ?

   ─ En effet. Je suis né d’un père allemand et d’une mère française. Mon père ayant décidé de s’installer en France quand…

   ─ J’ai fait un peu d’allemand étant jeune – ça je m’en souviens. Rappelez-moi ce que signifie votre nom.

   ─ Premier.

   ─ C’est bien cela : premier. Le un… Vous changerez.

Publié dans:Le coin des nouvelles, Le compte |on 4 novembre, 2007 |1 Commentaire »

La conjugo-dyslexie

   « Bonjour, docteur.    ─ Bonjour madame. Jeune homme… 

   ─ ‘jour.    ─ Asseyez-vous, je vous en prie. 

   ─ Merci, docteur. Sors tes doigts d’ton nez et ne bouge plus !    ─ Bien. Que vous arrive-t-il, madame Déchainu ? 

   ─ Ce n’est pas moi cette fois, docteur. C’est mon fils. Comment vous expliquer… Voilà, il a toujours des problèmes d’élocution, on le savait, mais là on s’est rendu compte que ce n’était peut-être pas seulement de la bêtise. Ho, je sais, c’est mal de parler comme ça de son enfant, mais chez nous, vous comprenez, on n’est pas des gens très cultivés.    ─ Je comprends. Et quel est le problème qui vous préoccupe à ce point ? 

   ─ Il a du mal avec ses verbes.    ─ Il a sans doute besoin de cours à domicile. 

   ─ On l’a déjà fait. Un jeune étudiant très bien. Il était en… Attendez… En licence de lettres classiques, c’est ça !    ─ Et il n’a rien pu faire ? 

   ─ Non.    ─ Vous permettez ? 

   ─ Ho oui, allez y. Et tient toi bien, toi !    ─ ‘Vi. 

   ─ Bonjour, Martin.    ─ ‘Jour. 

   ─ Ne soit pas timide et exprime-toi très clairement. Tu n’as rien à craindre de moi. Tu veux ?    ─ D’accord. 

   ─ Parfait. Alors, dis-moi ce qui ne va pas ?    ─ Hé ben… 

   ─ Vas-y, n’ai pas peur.    ─ Quand je parlâtes, il paru que mes verbes ne correspondirent pas avec le temps ni avec le sujet. Ce suis ce qu’on m’auriez dit. 

   ─ Hein, hein.    ─ Alors, à l’école, tout le monde riais de moi. Et tout le monde me prennent pour un triple con. Y’eut qu’à virent ma mère… 

   ─ Qu’est-ce tu dis ?    ─ Rien, maman. 

   ─ Je vois. Vous n’avez pas à vous inquiéter, chère madame, votre fils ne souffre de rien d’irréversible. De plus, j’ai pu diagnostiquer chez lui, un bon niveau d’intelligence. Rassurez-vous sur ce point.    ─ Et qu’est-ce que c’est, alors ? 

   ─ Juste une conjugo-dyslexie bénigne. Rien de bien malin.    ─ Et qu’est-ce qu’y faut faire ? 

   ─ Les mathématiques, chère madame. Aussi curieux que cela puisse paraître, le salut vient de l’arithmétique. Le jeu des chiffres, le calcul mental en particulier permet de travailler certains liens synaptiques forts utiles pour la conjugaison. Le simple fait de prononcer les chiffres, les imaginer, se représenter la quantité à laquelle ils correspondent est d’un bénéfice certain. Les chiffres. Il suffit qu’il se consacre un peu plus aux chiffres.    ─ M’prenez pour une conne ? 

   ─ Non. C’est très sérieux, vous savez. C’est le résultat de plusieurs années de recherche de la part de neurologues parmi les plus éminents.    ─ Et je devrais vous croire ? 

   ─ Maman, tu-toi, s’te plu !    ─ Bon. Bah on va lui faire faire des maths. 

   ─ Attendez. Puisque j’ai du temps, je vais en profiter pour examiner un peu plus votre fils. Ouvre la bouche, Martin, et dit : trente-trois.    ─ Trois, trois. 

   ─ Mince !    ─ Quoi ? 

   ─ Quarante ?    ─ Quatre, trente. 

   ─ Mais quoi ?!!!!     …    ─ Ha non, là c’est rien. C’est juste qu’il est sourd. » 

Souvenir soudain

   Je me promenais dans quelque rue étroite du centre-ville quand cette fille qui marchait devant moi m’aperçut dans une vitrine. Tout de suite, elle se retourna, pleine de certitudes.

   « Toi, tu es l’homme de ma vie ! » s’était-elle écriée à mon attention. (Sans prendre soin, vous l’aurez remarqué, d’user de courtoisie. Ni bonjour, ni présentation, ni vouvoiement.)

   À l’époque, j’étais avec une amie depuis deux ans. Je l’aimais et, bien que cette fille devant moi fût jolie, je voyais mal comment cela aurait pu être rendu possible. Surtout que le « à vie » est quelque chose d’assez sérieux.

   Hé bien, il ne s’est jamais rien passé – je peux vous le dire, maintenant. Je l’ai renvoyée à ses occupations, lui expliquant gentiment que mes intérêts se plaçaient ailleurs et la menaçant d’en alerter quelques policiers si elle persistait à me suivre et me poursuivre de ses ardeurs amoureuses. (J’agis ainsi au terme de trois longues heures de patience et m’estima à l’époque, et aujourd’hui encore, bien servile et courageux d’avoir su résister à des penchants colériques si longtemps.)

   N’allez pas croire cependant que nous nous soyons revus par la suite, que le destin nous ait réunis et joints à jamais comme dans sa prédiction d’alors. Non. Pas d’amour de ce genre, pas même, de ma part, de pensée nostalgique et émue de ce moment. Sans doute m’a-t-elle oubliée à son tour – je n’ai aucunement la prétention d’être aussi marquant. Je n’ai pas, non plus, eu à concéder un rein, ni sang, ni plaquettes. Je suis plutôt mauvais citoyen dans ce type d’exercice. Aussi n’ai-je jamais pu lui apporter vie par ce biais là.

   Non. Nulle prédiction. Rien qu’un phantasme soudain, et aussi éphémère qu’il fut violent. Mais l’histoire s’arrête bien là. Je tenais juste à vous la faire partager.

   Allez savoir pourquoi elle me revient en mémoire le jour où ma fille naît ? Mystère.

REPENTIR JAUNE

La salle était pleine de la fumée suffocante de trop de cigarettes consumées.   

 « Je vais vous raconter une histoire, c’était il y a longtemps…    « Dis, papa, pourquoi les chinois sont jaunes ? » 

   Je m’en souviens encore. Avec chinois, j’entendais aussi : japonais, malaisiens, coréens…    « Parce qu’ils sont les enfants du soleil, fiston. » M’avait-il répondu sans présenter aucune gêne. 

   « Et pourquoi on est blanc ? »    Là, il lui avait fallu réfléchir. 

   « Parce qu’on vient des nuages. »    Et ce fut tout. 

   J’avais cinq ans, alors, et mon père était tout, il était la seule vraie source de savoir. Avec lui, je me suis construit. Avec lui, j’ai eu mes premières certitudes… et mes premiers préjugés aussi.    Je descendais des nuages. 

   Ils descendaient du soleil.    Je les enviais. 

   Cette idée, vous voyez inspecteur, elle est devenue obsédante. Et elle m’a poursuivie toute ma chienne de vie. Oh, je n’ai pas manqué d’éducation, non… J’ai appris ma géographie – comme tout le monde – et j’ai su plus ou moins qu’on n’était pas si différends, eux et nous… juste des hommes. Mais c’était trop tard ! C’était dans les tripes ! Je les détestais. Je les haïssais au plus profond de moi-même. » 

   L’homme porta la cigarette à ses lèvres. Il en prit une grande bouffée, souffla lentement, et, calmé, il poursuivit :    « J’ai fait mon catéchisme, vous savez ? Je n’étais pas idiot. J’ai appris qu’on irait tous au paradis, avec les anges, et que Dieu veillerait jusqu’à la fin des temps sur nous… Seulement les anges sont blancs. Le paradis, il est dans les nuages. C’est la religion des blancs. C’est notre croyance à nous. Les jaunes n’avaient pas leur place, là-dedans. Ils pouvaient crever ! Ils pouvaient brûler en enfer ! Qu’ils rejoignent leur soleil puisqu’il est à eux ! 

   Alors, oui, j’ai déconné.    ─ Et vous avez tué le petit Sheng. 

   ─ Oui. À l’époque, je m’étais mis à fréquenter des gens pas très clairs. Eux, c’était surtout les arabes qui les dérangeaient. Alors, bien sûr, j’étais un peu bizarre avec ma phobie du « citron ». Mais finalement, ils m’ont intégré dans leur groupe, et je ne cache pas que j’étais assez fier à ce moment là. Et à leur contact, toute cette haine que j’avais, contenue en moi, j’ai pu la laisser s’exprimer. Je ne vous cache pas, non plus, qu’à cette époque, je cassais aussi de l’arabe. Mais je ne prenais jamais de plus grand plaisir qu’en pigmentant les peaux jaunes avec le rouge de leur sang. Ouaip !    Jusqu’au clash… 

   Je n’ai pas su me contrôler. J’ai frappé, frappé, frappé…    Jin Sheng… 

   Et me voilà en prison. » 

   L’inspecteur se servit un verre d’eau et le bu d’un trait. Quelque chose le chiffonnait. Comment, après tout cela, comment cet homme avait pu… Il était à deux mois d’une remise en liberté et pourtant, il l’avait fait…    « Que s’est-il passé, alors, en prison ? Demanda-t-il. 

   ─ Ben, j’y suis entré et puis… ma soif de mal n’était pas rassasiée. Et il y avait François, là-bas, vous voyez ? François Kwan. Dès que je l’ai vu, je lui ai sauté dessus. Il faisait une tête de plus que moi mais je m’en fichais. Il était jaune. Il devait être puni. Et bien sûr, comme il était plus grand, plus fort, il m’a démonté. Je n’ai rein compris à ce qu’il se passait. J’étais persuadé, alors, de rendre la justice, que rien ne pouvait m’arriver. J’avais tort. J’ai commencé à m’en rendre compte ce jour là…    Mais c’est plus tard que j’ai vraiment réalisé. 

   ─ Dites.    ─ Avec François, on était devenu amis. Ça peut paraître étonnant mais c’était le cas. Comment dire… Un jour, lors d’une de ces sempiternelles rondes dans la cour, il s’est mis à me regarder, fixement. Je n’avais qu’une envie, à ce moment là, c’était de lui faire manger ma colère à gros coups de poings. 

   Puis il me sourit. Pas un sourire moqueur, pas compatissant non plus, c’était… de l’amusement, voilà ! Un sourire d’amusement. Mais il n’y avait, dans ce sourire, aucune malice. Juste un regard tendre, un sourire sans arrière-pensée. Alors, on a commencé à se parler, et on est devenu amis.    Il m’a dit que son père était de la Corée du nord – sa mère était française – et il entreprit de me faire découvrir l’Asie, du moins, de m’amener à mieux la comprendre. En particulier la Corée, parce qu’il y était allé, une fois, sur les traces de ses racines. 

   Et j’ai écouté.    Il m’a raconté son pays, son histoire, ses souffrances, et sa beauté : comment le Nord survivait à cette déchirure, celle d’avoir perdu sa seconde partie, l’autre Corée. Il m’a décrit nombres de décors atypiques et poétiques. Et il m’a parlé des hommes… Il m’avait dit alors : 

   « Ce qui me marqua le plus, ce qui me reste de ce voyage, ce sont les hommes. Derrière leur pauvreté, derrière leurs rides –  les marques de tant d’épreuves vécues, il reste leur gentillesse. Jamais elle ne les quitte. »    J’ai appris, ce jour là, que : oui, je m’étais fourvoyé ; que le salaud, dans l’histoire, avait toujours été moi. Et j’ai pensé à Sheng. Pour la première fois, depuis que ça s’est passé, je me suis mis à penser à lui avec un sentiment coupable. Pour la première fois, j’ai cherché à me souvenir son prénom, je me suis demandé qui il avait pu être… ce qu’il avait raté mourant si tôt… Et j’avoue, j’ai pleuré. 

   Depuis ce jour, avec François, on était comme les deux doigts de la main. Il m’a ôté des barrières dont j’ignorais moi-même l’existence. Il m’a fait renaître.   Ouaip ! On était très proches… 

  Des fois plus que d’autres…   Vous savez, comme tout enfant de deux cultures, François a eu beaucoup de mal à trouver ses marques. Fatalement, il a fallu qu’il retourne à ses plus lointaines origines, celles dont il en ignorait presque tout, ses origines asiatiques. C’était un moyen, pour lui, de se reconstruire, de combler des manques. Il m’avait raconté une légende qui cristallise bien cela… À vrai dire, j’ignore si cette légende est réelle où s’il l’a inventé mais dans les deux cas, l’important, c’est qu’il l’a faite sienne.  La voilà : 

   Le grand dragon Shimbould et le créateur.    Le dragon ne dormait jamais. Son rôle était de veiller sur le monde. Ainsi le créateur suprême en avait décidé. Pourtant, à l’aube d’un énième jour, le grand dragon vint voir son maître. Il avait une requête avec lui. 

   « Que souhaites-tu ? Demanda le créateur.    Le don de sommeil. Répondit le dragon. 

   Là n’est pas ta destinée. Ta tâche est de t’assurer qu’à chaque instant le monde progresse vers son devenir, sans dérive.    Ne pourrais-je pas veiller sur lui en songe ? Je les vois tous dormir du sommeil du juste, ils semblent dans une harmonie si parfaite. J’aimerais tant connaître cela à mon tour… 

   Soit. Mais chacun de tes réveils sera accompagné de souffrance et de douleur.    J’accepte. 

   Et plus ton sommeil aura duré, plus la douleur t’arrachera de cris.    J’accepte. » 

   Un dragon, il y a plus de dix milles ans, s’endormit profondément dans les entrailles de la terre. Pour les plus érudits d’entres-nous, son réveil est annonciateur d’apocalypse. Car s’il veille sur nous dans son sommeil, que fera-t-il à son éveil ? On prétend que la douleur sera si forte, qu’ivre des folies meurtrières de la souffrance, il détruira tout autour de lui… y compris le monde qu’il aura veillé avec tant d’amour jusqu’ici.    Aussi veillons à notre tour sur nous-même. Veillons à ne pas faire le mal. Parce qu’à son retour, peut-être essaiera-t-il alors de se retenir. 

   Ça traduit bien ce qu’était François. Il essayait toujours de concilier les choses. Et là, c’était la réunion de ses deux croyances…    J’ignore ce que François faisait en prison. Il ne me l’a jamais dit. Et je ne veux pas le savoir. Juste… 

   Je l’aimais.    Alors quand cet enfoiré l’a troué, vous comprenez, je n’ai pas pu me contrôler. Et je ne l’ai pas voulu, d’ailleurs. 

   ─ Alors vous avez vengé François, vous avez tué son meurtrier.    ─ Sans remord. 

   ─ À cause d’un « jaune ».    ─ Oui. 

   ─ Que vous aimiez.    ─ Oui. 

REPENTIR JAUNE

REPENTIR JAUNE dans Le coin des nouvelles doc REPENTIR JAUNE

Le conte des démesures superficielles

Il était une fois dans un royaume vert de prairies et de bois, un jeune homme nommé François… Mais de l’entière contrée, il souffrait d’un corps imparfait. En effet, de l’endroit, lui seul dégoûtait par son poids. Triste était-il, le jeune homme, haut de son mètre quatre-vingt, pesant soixante dix kilos, il n’était lourd d’aucun embompoint…

Publié dans:Petits contes |on 10 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

La perte de l’innocence (ou la chronique des personnes échaudées)

Perte d’innocence. (1) NOËL

Ding ling, ding ling, ding ling.

   « Ho, ho, ho ! Comment allez-vous les enfants ?

    Ho, papa !

    Ho, papa !      Ho, tonton ! » Perte d’innocence. (2) LA COMPARAISON    « Encore un six en math ! Ça ne va pas, ça ! Regarde ta sœur, Elle à d’excellentes notes, elle réussit tout. En plus elle fait du piano, elle prend des cours de chant. Mais toi…. Toujours vautré dans le canapé à jouer à la console ! »

   …

   « Mais qu’est ce qu’on va faire de toi ? » Perte d’innocence. (3) LE PREMIER AMOUR    « Écoute…

    Oui. Tout ce que tu veux. Qu’y a-t-il, mon amour ?

    Hé bien… Je ne t’aime plus. » Perte d’innocence. (4) L’IMPUISSANCE    « Chéri…

    Ne m’appelle plus chéri. C’est vraiment mieux qu’on reste amis.

    … Je crois que je suis enceinte.

    Quoi ?! Comment ?

    Je ne sais pas. Je n’ai pas fait exprès. Crois-moi !

    Chut, chuuut. Voilà, ça va. Ne pleure plus. Je te crois. Ça va…

    Chéri…

    Oui ?

    Je veux le garder. »

Perte d’innocence. (5) LA RÉVÉLATION 

   « Tu veux partir ?! Vas-t-en ! Mais ma fille, elle reste avec moi !

    Pas pour longtemps.

    Si pour longtemps ! Tu n’auras jamais la garde !

    Trouves-tu vraiment qu’elle te ressemble ?! »

Perte d’innocence. (6) LA DÉCISION 

   « Ça va mon fils ? Ne t’inquiète pas, tu peux répondre à monsieur le juge… Quoi qu’il arrive ta maman t’aime, tu sais ?

    Oui, m’an.

    Alors mon enfant, que décides-tu ? Tu peux rester avec ta mère ou choisir d’aller chez ton père. C’est comme tu veux.

    J’veux aller avec mon papa ! »

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