Conte de Noël

   L’enfant patientait dans le froid hivernal.

   Il était là depuis l’aurore. La bouche et le nez couverts par une écharpe de laine, celle-ci camouflée derrière les cols d’un épais manteau, la cagoule à la bordure fourrée recouvrait sa tête, et les bottes molletonnées préservait ses pieds du froid.

   Il attendait.                                                                                                                                          

   Le fleuriste l’avait de suite repéré en arrivant au magasin, à cinq heures du matin. Il faut dire qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on le précède dans l’éveil. Pas ce jour ci. Le jour du réveillon de Noël. Le vingt-quatre décembre. Il ne s’attendait pas à ce que quelqu’un ait affaire aussi tôt. Et d’ailleurs cet enfant semblait véritablement n’être à aucune affaire. Mais il était là. Planté devant le magasin ; et cela depuis plus trois heures, maintenant.

   Quand à neuf heures, le fleuriste sortit les sapins, l’enfant s’en approcha, prit le temps de lire l’écriteau en indiquant les prix, et revint à sa place d’origine. Il se mit de nouveau à attendre.

   Il restait cinq sapins au fleuriste. Il n’était pas de ces commerçants qui font de tortueux et combien savants calculs prévisionnels, non. Lui, il achetait toujours trop et ne ratait jamais aucune vente. Il resterait bien des retardataires prêts à sauter sur le premier sapin venu. Et à n’importe quel prix était là son unique calcul. Aussi, en ce vingt-quatre décembre, son premier prix était-il de quarante euros, allant jusqu’à atteindre le double pour le plus grand des cinq. Il n’y a pas de petits profits.

   L’enfant, lui, patientait, toujours immobile. 

   Et le fleuriste l’avait à l’œil. Qui sait ce qu’il ferait, cet enfant, une fois qu’il aurait le dos tourné ? Sans doute en voulait-il à un de ses sapins. Qui donc pouvait être capable de patienter dès les premières heures du jour, guettant l’instant d’inattention d’un pauvre commerçant, pour lui subtiliser de ses gagne-pain ? Un fou, assurément ! Mais lui ne se laisserait pas prendre. il ne lui tournerait pas le dos.

   La dix-huitième heure était déjà bien avancée. Et l’enfant attendait. 

   Il apparaissait maintenant au fleuriste qu’il ne pourrait vendre ses derniers sapins à un prix si élevé – pas aussi tard. Il serait bientôt l’heure de fermer boutique, rejoindre la famille, et il ne comptait pas s’encombrer d’eux après cela. Un sapin, passé Noël, ne vaut pas plus qu’une fève passée l’Epiphanie ; bien moins. Aussi afficha-t-il un nouveau prix, unique pour les trois sapins restant, que l’enfant s’empressa d’aller voir. Cinq euros. Il retourna de suite à sa place.

   L’heure arriva enfin où le fleuriste dû fermer le magasin et il restait encore deux sapins. Il s’approcha alors de l’enfant, rongé par la curiosité, et lui dit : 

   ─ Que veux-tu ? Mes sapins ? Les voilà, je te les donne !

   Et l’enfant de répondre :

   ─ Fort bien, monsieur, mais je n’en ferais rien. Je sais seulement que je suis le personnage central de nombre d’histoires – bien que j’ignore lesquelles. On m’a introduit dans celle-ci pour que je me place ici. Là, à cet endroit précis.

   ─ Et c’est tout ?

   ─ C’est tout. 

   ─ Pourquoi aller voir les prix de mes sapins, alors ?

   ─ Une journée entière à ne point bouger, monsieur. Parfois on s’ennuie.

   ─ Et c’est tout ?

   ─ C’est tout. 

   C’est Toto, le 24 décembre. Il passe la journée devant le magasin d’un marchand de Sapin. Sans bouger. Il fait froid et il est là depuis l’aurore. La journée se termine et le marchand vient le voir.

   ─ Que veux-tu ? demande-t-il à Toto. Le beau sapin qu’il me reste ? Lui comme les autres, tu n’as pas cessé de les lorgner. Bah ! Je te le donne !

   ─ Non merci, répond Toto. 

   Et il rentre chez lui. 

   ─ Pardonnez-moi mais je dois me retirer, précisa l’enfant. Au revoir !

   Et tandis que l’enfant quittait la scène, le regardant filer au loin, le fleuriste atterré avait cette pensée modeste : Et c’est tout ? 

Publié dans : Le coin des nouvelles |le 24 janvier, 2008 |Pas de Commentaires »

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