Rébellion enfantine

   Le maître descendit de sa chaire et vint se tenir debout, au centre de la grande salle blanche hexagonale. Un pan de mur entier, derrière lui, était recouvert d’un écran géant sur lequel se dessinait, impeccable, la carte du pays ainsi que les zones d’exploitation de différentes matières premières. Les élèves lui faisaient face. Chacun avait son propre bureau, ne disposant seulement que d’un petit écran, un crayon à fibre optique, et d’un bouton pressoir. L’un de ces boutons clignotait et le maître regardait l’enfant concerné avec une certaine insistance. Mais c’est à la classe entière qu’il s’adressa.    « En vérité, je vous le dis, si je suis élu président de la république : les enfants se coucheront avec le soleil. » 

   Les élèves se regardèrent interrogatifs. Aucun ne saisissait le sens de ces paroles. Satisfait de son effet, le maître brisa de nouveau le silence, théâtral.    « Nous venions de regarder en direct, le discours du postulant conservateur à la présidence de notre pays. J’ignore encore pourquoi notre maîtresse nous l’avait fait voir mais quelque chose, dans ce discours, m’avait touché. Ce qui me chiffonna plus encore, c’est que notre maîtresse ne semblait avoir aucune réaction quant à cette dernière phrase : « les enfants se coucheront avec le soleil. » 

   Moi, ça m’avait troublé.    Je le faisais déjà.                                    

   Par la suite, j’appris que j’étais le seul parmi mes camarades, à vivre ainsi : au gré du mouvement rotatif de la terre. Et je compris alors pourquoi le petit Jean dont la casquette trop grande pour sa tête le rendait ridicule à nos yeux – et le resterait plus tard, ajouta-t-il sous les rires de l’assistance – dormait toujours en classe : il suivait un autre cycle, celui de ses envies.    Trop timide à l’époque, je n’osai pas interroger madame Souillon, notre maîtresse, sur les raisons qui l’avaient poussée à nous montrer ces images, ni sur celles qui la maintirent au silence ensuite. 

   Elle me répondit en partie cependant, en annonçant que nous devions écrire un commentaire sur ce que nous venions d’entendre. J’en conclus qu’elle espérait, de cette manière, nous pousser à réfléchir sur le sujet et que nous en débattrions ensemble, une fois seulement les textes rendus.    J’avais tort. 

   Je n’obtins qu’un sept, rien d’autre. »    Le maître attendit que les derniers rires s’estompent puis repris son explication à l’adresse de l’enfant dont la lumière clignotait, rouge. 

   « Cet événement disparut dans l’oubli du passé jusqu’à ce que vous me demandiez, jeune François, quelles raisons poussaient notre institution à vous imposer des horaires si difficiles, en particulier le matin. »    L’enfant regardait son maître avec les yeux de l’espoir. Il croyait vraiment pouvoir changer la face du monde avec sa question, du moins celle de tous les enfants. 

   « Hé bien, je vais vous décevoir : c’est pour que le sommeil vous profite. »     À la seconde même, François comprit qu’il n’y aurait pas d’autre réponse, qu’il allait devoir se satisfaire de celle-ci. Déçu, il se rassit, sous les rires indiscrets de ses camarades. 

   Quelques jours plus tard, alors que monsieur Pingre faisait un cours de biomécanique, l’idée vint à François qu’il existait une autre réponse, plus officieuse celle-ci, à sa question. On lui cachait des choses. On cachait des choses à tous les enfants ; chaque minute qui suivait l’amenant à la certitude.    L’idée germa, elle devint une obsession. 

   Son argument était de taille et il s’en expliqua une fois, pendant la récré, à Jérémie, son plus fidèle ami :    « Vois-tu, Jérém’, il y a nécessairement complot des adultes contre les enfants. 

   ─ Pourquoi ?    ─ Ça, je l’ignore encore. Mais n’as-tu pas remarqué de profondes différences entre nous et eux ? La jalousie peut être le moteur d’actes malins, tu sais. La convoitise, encore plus. Bien sûr, je ne dis pas que c’est le cas, mais c’est une piste que nous ne pouvons négliger… 

   ─ Hé ! Ne me mêle pas à tes hypothèses absurdes, s’il te plait.    ─ Pardon : c’est une piste que JE ne peut négliger. Et il n’y a rien d’absurde là-dedans. N’est-ce pas le rôle même de la pensée philosophique que de douter des évidences ? N’est-ce pas ainsi que les sciences avancent ? Qu’apprenons-nous en cours ? Philosophie, sciences. Utilisons ces armes contre ceux qui nous les ont données. Assurons nous que les apparences flirtent avec le réel. Cherchons ! » 

   Jérémie prit le temps de la réflexion. Il est vrai que François maîtrisait l’art de la rhétorique. Cependant, quelque chose dans cet argumentation, le dérangeait :    « Et la base de ton questionnement, c’est « pourquoi nous donne-t-on classe, si tôt le matin », c’est ça ? 

   ─ Vu de cette façon, c’est sûr… Mais ce n’était que l’élément premier. Ma réflexion est bien plus poussée maintenant. À cumuler les points de concordances, j’approche un infini cohérent. Il se peut que les adultes nous mentent ! »    Un frisson d’horreur parcourut le corps de Jérémie. L’idée de complot lui était apparue comme chose abstraite, aussi n’avait-il pas relevé l’ampleur de tels propos. Il était jusqu’à présent resté dans un débat technique, sérieux et sensé : familier. Mais le terme de « mensonge » le ramenait à une nature plus primitive, une nature qu’il tentait comme chacun de refouler : sa nature d’enfant, un être d’émotions fortes. Il se ressaisit : 

   « Dans ce cas, peut-être pourras-tu répondre à la seconde question que je me pose : qu’entends-tu exactement par différences entre eux et nous ? »    Jérémie n’eut guère de réponse. La cloche sonnait et les enfants s’agglutinaient déjà devant la porte de la classe. 

   « Plus tard. » Conclut François. 

   François était comme tous les enfants de neuf ans, hardi à contester la moindre chose qui le déplaisait. Autant dire qu’il ne cessait jamais de développer des théories, toutes plus farfelues les unes que les autres, pour se justifier de ses contestations. Pour la même raison, il n’était pas le meilleur élève, loin de là. Si seulement il avait pu employer toute cette énergie à satisfaire aux exigences du savoir scolaire, il aurait peut-être été à même de passer à la classe supérieure. Seulement chaque niveau atteint le rapprochait de l’état d’adulte, et il ne le voulait pas. Il préférait se savoir protégé, libre de ses âneries, irresponsable et immature. 

   Le cours de géopolitique s’acheva ; avec lui : la journée de travail. Les enfants se réunirent dans la cour intérieure, en attendant de rejoindre le réfectoire et de jouir d’un repas bien mérité. François approcha Jérémie pour poursuivre leur entretien.    « Une autre question me tracasse, entama-t-il, c’est celle de notre passé, pas seulement le notre, pas seulement celui des enfants, mais aussi celui de l’humanité toute entière. Te souviens-tu, la semaine dernière, de la réponse de monsieur Pingre quand je lui avais demandé pourquoi nous ne pouvions pas nous lever plus tardivement ? 

   ─ Approximativement, oui.    ─ Alors tu comprendras que quelque chose ne convient pas. 

   ─ Que veux-tu dire ?    ─ Sa phrase : « Cet événement disparu dans l’oubli du passé, etc. » tu t’en souviens ? Hé bien elle nous démontre que lui, comme nous, a été élève, qu’il a eu une maîtresse et, sans doute, qu’avant lui sa maîtresse fut enfant. Il a vécu. Il a vécu avec des gens qui ont vécu avant qu’il naisse – comme nous vivons avec lui. Ce processus est cyclique. Pourtant, nous ignorons tout de ce qu’il fut avant. Des hommes ont agi ensembles pour un avenir meilleur – du moins : pour un avenir – j’en veux pour preuve que la politique existait déjà. Oui, rappelle-toi, il nous a parlé d’un postulant conservateur. Comment expliques-tu, alors, que nous n’apprenions pas l’histoire du monde qui fut ? Pourquoi ne nous concentrons-nous que sur l’avenir ? Pourquoi un tel tabou ? 

   ─ Là, tu marques un point. »    La chose était évidente : les adultes avaient été des enfants. Eux-mêmes deviendraient des adultes, Jérémy le savait. Il avait déjà pu constater quelque transformation curieuse de son corps – déjà, il grandissait. Mais il avait fallu que François pointe cela du doigt pour que l’idée le traverse. Evidemment ! Les adultes avaient été des enfants. Leurs camarades, il en était sûr, vivaient encore dans l’ignorance parce que, simplement, comme pour lui, la question ne s’était jamais posée. 

   « Je veux, oui ! poursuivit François. Je mettrais ma main à couper qu’ils en ont honte, de leur passé, qu’il s’est produit un événement terrible qui a bouleversé la vie de nos ancêtres. Et je suis sûr que notre maître sait ce qu’il s’est produit. Peut-être même en a-t-il été témoin.    ─ C’est une accusation grave que tu profères là. Il te faut des preuves. 

   ─ Je les obtiendrai. »    Jérémie regarda fixement son ami. Il porta la main à son nez, le grata, puis relâcha son regard. 

   « Oui, conclut-il, j’en suis certain. Si tes hypothèses sont exactes, tu obtiendras tes preuves. » 

   Le dîner se passa dans le silence. Jérémie était trop occupé à ressasser les propos de son camarade, et à en chercher des failles. François, lui, fomentait un plan. Une fois le repas terminé, aucun d’eux n’alla à la salle commune, préférant, une fois n’est pas coutume, le silence de leur chambre, le confort de leur lit.     Aucun d’eux n’avala le comprimé ce soir là. Mais si Jérémie n’en eut guère besoin et ronfla rapidement, François, quant à lui, dormit peu de la nuit. Son obsession dépassait en force sa fatigue. Il avait des braises, il lui fallait l’incandescence. 

   Quand il se leva, à sept heures, comme chaque matin, il n’avait dormi que trois heures. Mais l’éveil n’avait pas été vain, il détenait le moyen d’obtenir ses réponses. L’informateur serait son maître, monsieur Pingre, et il répondrait de lui-même. Il fallait simplement l’y pousser et pour cela, définir les conditions, le moment, et la trame des événements futurs et possibles. Pour l’humeur, François ferait avec celle de son maître au moment décisif, il n’avait pas le choix, il espérait cependant qu’il montrerait un peu de nervosité.    Il porta la serviette à ses hanches, bailla, chaussa nonchalamment des charentaises à l’image grotesque d’un chien, et sortit dans le couloir. Après avoir dit bonjour et accompagné la parole d’un geste de la main à tous ceux qu’il croisait, il entra dans les sanitaires, relâcha la serviette et prit une bonne douche récupératrice. « Sale matinée ! » jura-t-il sous elle, rituel immuable, préambule à la journée. Puis d’ajouter, comme pour marquer celle-ci d’une empreinte toute particulière : « Je t’aurais ! » 

   Au réfectoire, après s’être habillé, il alla retrouver Jérémie. « Bonjour ! » Lui lança-t-il gaiement. Il souriait, chantonnait. Jérémie s’en satisfit. 

   « Passons maintenant aux mathématiques, algèbre. L’un de vous peut-il me rappeler comment on appelle un groupe muni d’une loi de composition interne commutative ?    ─ Un groupe commutatif ! S’exclama un élève. 

   ─ Mais encore…    ─ Un groupe Abélien ! Du nom d’Abel ! Répondit un autre. 

   ─ Exact ! Bravo. Eh bien maint… Oui, François ? »    François était penché vers l’avant comme allongé sur son bureau, le bras tendu, l’index prolongeant le bras. Il tenait à ce que sa question soit entendue, aussi avait-il fait fi de son bouton/question au profit de ce large signe. 

   « Maître, pouvez-vous nous en dire plus sur ce monsieur Abel ? Est-il encore vivant ? Comment a-t-il développé sa théorie ? Et qui, avant lui…    ─ Suffit ! Tu n’as nul besoin d’en savoir autant. Ce qui compte, c’est que tu comprennes et que tu saches te servir d’un tel savoir. Estime-toi chanceux, déjà, d’apprendre que le nom d’un tel groupe vient de son découvreur, monsieur Abel. Je vous gâte plus que nécessaire… » 

   François baissa tête et regard.    « Bien, poursuivit monsieur Pingre, maintenant que chacun de nous s’est rafraîchi la mémoire, progressons. Nous allons ajouter à notre groupe commutatif une nouvelle loi de composition interne, associative et distributive par rapport à la première. Bien sûr, cette loi possède elle-même un élément neutre, et chaque élément de l’ensemble du groupe a son symétrique – hormis l’élément neutre de la première loi, bien entendu. Quelqu’un sait-il ce que cela peut nous donner ? Une idée ? » 

   Le silence dura quelques secondes dans la classe. La plupart restaient dans l’expectative, incapables d’oublier la petite altercation.  D’autres cependant ruminaient une réponse. François, lui, ruminait sa colère. Puis l’un d’eux, le plus téméraire des élèves disciplinés, tenta une explication :    « On obtient notre arithmétique, non ? 

   ─ Surprenant, répondit monsieur Pingre, vous avez en partie raison, Martin. On obtient effectivement notre arithmétique : l’ensemble des réels, par exemple, auquel on aura ajouté l’adition et la multiplication, mais pas seulement. Loin s’en faut. Voyons voir…     Le maître retourna à sa chaire, véritable poste de commandement, de laquelle il écrivit, à l’aide de son propre crayon à fibre optique, des formules mathématiques complexes, sur un petit écran qui retransmettait l’image sur l’écran mural. Chaque élève pouvait en faire autant, mais lui seul avait le contrôle des écrans de chacun. Si bien qu’aucun ne s’amusait à écrire des sottises. La tentation était grande pourtant, pour François, surtout après l’humiliation qu’il venait une nouvelle fois de subir. Il n’y fit cependant rien. 

   Le cours se poursuivit ainsi de longues minutes. François resta prostré dans le silence le temps restant. Il attendait son heure, il avait un plan. Il avait certes raté une occasion fortuite mais savait exactement à quel cours, à quel moment, il refermerait l’étau sur sa proie. Un sourire se dessina lentement sur son visage, la colère avait opéré sa mutation, le sadisme se mariait à l’idée d’une vengeance. 

   Et c’est sur les séries, trois jours plus tard, que l’occasion se présenta. Cette fois, François ne lâcherait rien, il obtiendrait ses réponses    « Nous allons voir maintenant les séries de Taylor/MacLaurin… 

   ─ Monsieur, l’interrompit François, s’épargnant toute règle d’usage, j’ai une question qui s’écarte quelque peu du simple domaine des mathématiques, puis-je vous la poser ?    ─ Je t’en prie. » répondit un monsieur Pingre exaspéré. 

   Car pour atteindre les meilleurs dispositions, François n’avait pas relâché la tension, écoeurant presque son maître de trop de questions hasardeuses.    « Comment est-il possible de retranscrire des séries dans un langage informatique ? Je ne vois pas. 

   ─ Voyons, François, la récurrence ! Il suffit d’ajouter à ton programme la notion de récurrence. Tu te souviens, au moins ? Nous l’avons déjà vu. » Répondit un monsieur Pingre triomphant.    Pour une fois, la question semblait légitime et l’ignorance de son élève renforçait chez le maître son sentiment de supériorité. 

   « Ouiiii ! La récurrence… feint François. La récurrence, c’est la répétition, c’est bien ça ? Est récursif ce qui peut-être répété de façon indéfinie…    ─ En effet. 

   ─ C’est un peu comme pour les humains, alors : les enfants vivent avec des adultes et, une fois eux-mêmes devenus adultes, vivent avec des enfants…    ─ Non voyons, qui t’a mis cela en tête ? Cela n’a rien à voir ! 

   ─ Alors comment ça se passe ?    ─ Suffit ! Tu n’as guère besoin de le savoir. 

   ─ Vous l’ignorez ?    ─ Je n’ignore rien, François, je suis ton maître, ne l’oublie pas. 

   ─ Alors parlez-moi de votre maîtresse ; Vous en avez eu une quand vous étiez enfant, c’est vous-même qui nous l’avez dit… »    La classe se mit à s’agiter. 

   François poursuivit :    « Vous avez été enfant. Vous avez vécu avec des adultes ; comme nous. Il s’est passé des choses avant notre existence. Pourquoi ne nous apprend-on rien à ce sujet ? 

   ─ Parce que cela n’a guère d’intérêt, rétorqua le maître.    ─ N’est-ce pas à nous d’en juger ? J’aimerais MOI savoir ce qu’il y avait avant. Et je suis sûr que nous pourrions en tirer nombre de choses utiles. Par exemple : éviter de reproduire certaines erreurs… » 

   Le piège était placé. Ne restait plus qu’à presser sur le bouton du détonateur :    « Ne souhaitez-vous pas savoir ce que les hommes ont vécu avant nous, vous autres ? » 

   Tous répondirent avec l’affirmative. Monsieur Pingre devait se résigner, la vox populi s’était exprimée.    François, lui, referma définitivement le piège : 

   « Dites-nous ce qu’il s’est réellement passé !    ─ Oui ! Dites-nous ! S’enhardit l’un. 

   ─ On veut connaître la vérité ! » ajouta un autre.    Et tous s’y mirent de leurs propres questions. 

   Le Maître céda enfin :    « Soit ! Je vais vous expliquer. » 

   Les enfants se turent.     Monsieur Pingre poursuivit : 

   « Bien que je sache tout, je réponds quand même à des ordres. Notamment, les autorités supérieures m’ont sommé de vous mentir sur ce point, mais à quoi bon continuer puisque vous nous avez démasqué, cher François, et que vous avez réussi de surcroît à gagner l’intérêt de vos camarades. Vous souvenez-vous de cette phrase : « les enfants se coucheront avec le soleil » ? Et bien elle a plus d’importance qu’elle n’y paraît. Sans doute souhaitais-je que vous découvriez l’affaire après tout… Enfin, voilà l’histoire, un passé proche de votre présent, cet oubli volontaire dans votre enseignement : le président du parti conservateur fut élu. Or il arriva qu’il fût pris au mot par la population ; elle voulait vraiment pouvoir jouir de soirées tranquilles, libérée des cris et des âneries des enfants. Afin de maintenir ses promesses, il s’engagea alors dans un processus politique qui allait décider de votre destin. En effet, parce que les somnifères de l’époque étaient d’une grande imperfection : difficulté de gérer la durée du sommeil, effets secondaires au réveil – notamment la tête qui se retrouve sous le niveau de l’abdomen, songea-t-il – qui gâchaient en grande partie la qualité de l’apprentissage ; il se tourna vers une grande boite pharmaceutique étrangère, afin qu’elle palie à ces défauts et qu’elle produise en quantité suffisante les pilules attendues par chaque foyer. Ce fut d’ailleurs l’unique et dernière fois que nous prîmes contact avec l’étranger.    L’affaire dura quatre mois. Quatre mois au cours desquels, la pression se fit plus forte sur notre président. Des manifestations commençaient à se former ci et là ; ses points chutaient dans les sondages ; avec eux, son champ d’action diminuait : il perdait autorité et pouvoir. Aussi quand le produit lui parvint enfin, il n’attendit guère que tous les tests soient terminées et confirment sa fiabilité. Il attendit encore un mois et le fit mettre sur le marché. 

   Des millions d’enfants ingurgitèrent ces pilules. Presque tous en même temps, à la même heure. C’était il y a sept ans et il n’y avait aucune prescription contraire. Quel qu’avait pu être l’âge de l’enfant, quels qu’avaient pu êtres ses besoins en sommeil, son sexe, etc., il n’y avait aucune contre-indication, rien ! Tous pouvaient les prendre, presque tous les prirent.    Pendant les premiers mois, les parents furent ravis. Et je ne vous dis pas les effets sur la qualité de leur travail et sur l’ambiance générale du pays. Le président était revenu au top dans les suffrages, et le pays accomplissait des prouesses vraiment étonnantes. On appela cette période faste : la grande libération. Tout cela rendu possible par une petite pilule violacée, celle-là même que vous prenez chaque soir… 

   Seulement celle-ci renfermait en elle un terrible secret, un pouvoir de destruction massive : une équation chimique capable d’affaiblir notre nation et de réduire de moitié notre peuple ! »    Les enfants restaient stupéfaits. La bouche béante, ils avaient du mal à croire et à assimiler tant de révélations. 

   Monsieur Pingre, lui, continuait :    « À long terme bien sûr… 

   En effet, ces somnifères rendaient stériles. Ils touchèrent plus de trente pourcent de la population concernée, réduisant d’autant les natalités à venir. Imaginez si nous ne nous en serions pas rendu compte assez tôt ! Imaginez la catastrophe que cela aurait pu être ! Le pays n’y aurait pas survécu. Nous aurions du cesser notre autarcie.    Ainsi, presque trois millions d’enfants se retrouvèrent stériles. Vous êtes de ceux-là. Or « quiconque ne peut contribuer à la reproduction de son espèce doit être en mesure de lui apporter progrès et postérité » Voilà ce qu’il fut décidé. Il fallut donc créer des centres spécifiquement adaptés pour vous. Que vous puissiez représenter le peuple, le pousser vers le haut, que vous en soyez l’élite. C’était le moindre dédommagement que l’état vous devait à vous et à vos parents. Ces derniers n’eurent aucun mal, d’ailleurs, à vous y laisser, puisque déjà, ils étaient moralement affaiblis par un sentiment coupable à votre égard. Certain préférèrent vous oublier, vous êtes de ces enfants là. 

   Voilà ce que nous vous avons caché : il est un monde, hors de ce centre, où notre peuple a une histoire.    ─ Mais pourquoi nous l’avoir caché ? Vous espériez vraiment que nous n’apprendrions pas la vérité ? Avec le temps, nous aurions fini par le savoir. C’était inéluctable. 

   ─ Je le sais… Les autorités le savent. Nous espérions simplement avoir le temps de vous formater, de faire rentrer cette vie, votre vie, dans une certaine normalité. Et puis… Nous espérions surtout nous épargner la période de l’adolescence. Culpabilité et lâcheté sont deux mots qui résument bien le pouvoir actuel. La honte en résulte.    ─ Maître ? s’enquit soudain un des élèves. 

   ─ Oui ?    ─ C’est quoi l’adolescence ? 

   ─ L’adolescence ? Ah oui, bien sûr, vous l’ignorez. C’est le passage de l’enfance à l’état d’adulte. Une période où vous devenez peu supportable et raisonnez souvent de façon stupide. Quant à vos intérêts d’alors, ils ne dépassent pas ceux d’une vie monocellulaire ; si vous saisissez la métaphore… »    « Ah ! songea François. Je savais bien que c’était nul de grandir ! Je le savais ! » 

   Monsieur Pingre l’interpella :    « François, dit-il, vous viendrez me voir à la fin du cours, nous avons à parler. » 

   Celui-ci hocha la tête, satisfait.     Le cours reprit ses droits. 

   La récréation avait sonné. François et Jérémie marchaient côte à côte dans la cour. Aucun des deux ne réalisaient la gravité du discours de leur maître. Il leur faudrait certainement plus de temps pour saisir toute l’ampleur de ce lourd passé. Ils étaient jeunes, âgés seulement de neuf ans, et résonnaient avec les mêmes préoccupations que tous les enfants de cet âge. La culture n’amoindrit pas ce genre de choses. Aussi, pour l’heure, François jouissait simplement d’un sentiment de fierté.    Jérémie brisa enfin le silence : 

   « Il t’a parlé de quoi ?    ─ Bof. Pas grand-chose. Qu’il était content de moi… que je suis doué… que si je voulais, je pourrais devenir un « grand homme »… Mais je n’veux pas. Il m’a dit aussi qu’il regrettait que nous ayons fait confiance à des étrangers… Moi je pense que c’est la solitude qui n’est pas bien. 

   ─ Au fait, quels sont ces différences dont tu m’avais parlé ? Tu sais, entre nous et les adultes ?    ─ Il y’en a tant… La plus importante ? 

   ─ Dis.    ─ L’anticonformisme des enfants. C’est notre richesse, notre atout. » 

   Jérémie sourit.    « Tu as raison, conclut-il. Et d’ajouter : Et leur innocence, aussi. »    

   François, le regard perdu dans le vide, l’esprit plongé au-delà, rentra les mains dans les poches de son pantalon. Le contact ramena à ses pensées l’objet jusque là oublié.    « Tiens ! Au fait ! Regarde ce que monsieur Pingre m’a donné ! s’écria-t-il, enthousiaste. Il tenait un petit sac dans le creux de ses mains. Il le déficela, laissant apparaître le précieux contenu. 

   ─ C’est quoi ?    ─ Un sac de billes ! 

   ─ C’est pour quoi ?    ─ ‘sais pas. Mais c’n’est pas grave, on trouv’ra. 

   ─ mhm.    ─ En attendant, on pourrait faire un trou et s’amuser à les lancer dedans. 

   ─ Et puis on inventerait des règles au fur et à mesure, c’est ça ?    ─ Ouiiii ! Et on imposerait des contraintes ! 

   ─ Et on ferait des concours pour chacune d’elle !     ─ Avec des statistiques !    ─ Et… 

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