Le compte

9.6.1.2.2.4 

 9.6.1.2.2.4. C’est un code. Que cela représente-t-il ? Je l’ignore. C’est un souvenir si lointain que ma mémoire ne saurait aujourd’hui le débusquer et lui rendre son contexte. Peut-être était-ce mon numéro d’étudiant… Dans l’administration universitaire (comme dans toute administration), on ne distingue l’homme ni par un nom, ni un visage, mais bien un numéro.

 9.6.1.2.2.4. Peut-être était-ce moi, mon identifiant, mon identité : avec lui j’étais étudiant à l’université du Havre, j’étais le 9.6.1.2.2.4. le seul, l’unique. Pourquoi pas ? Je ne sais plus.

 Que ce numéro ait pu me suivre et me poursuive encore maintenant, hantant les parois osseuses de ma cavité crânienne, m’interroge et me trouble. Qu’a-t-il pu être pour moi ? Pourquoi m’est-il resté ?

  Attention, je ne suis pas de ces gens de grande mémoire, capables de nommer tous leurs petits camarades du temps du cours élémentaire (un ou deux) où de donner la date exacte de leur mariage en se permettant même, pour qui s’en intéresse, de préciser le temps qu’il fit. Non. Je suis de ceux qui se souviennent du prénom de chaque personne croisée lors d’une soirée le temps, hé bien, de la soirée elle-même. J’ai la mémoire pratique. Elle n’a de potentiel que pour le présent, ou très modérément pour le futur, mais semble ne pouvoir agir sur le passé révolu.

   Si bien qu’au hasard de la vie, que je croise une vieille connaissance, j’évite assurément de la nommer ainsi que toute question dont la nature même est d’en amener d’autres où, là, la mémoire devrait précisément être mise à contribution. J’évite en fait tout sujet susceptible de me démasquer, moi et ma honte, de n’avoir aucune idée de l’identité de l’individu qui ne semble douter un instant de me connaître (peut-être est-ce 9.6.1.2.8.6 ?). Alors je reste évasif, demande : « Que fais-tu maintenant ? », « Où tu vis ? », « As-tu des enfants ? », avant de finir par m’échapper en trouvant prétexte à quitter ce parfait inconnu dont je suis une vieille connaissance.

   Cependant, par soucis d’honnêteté, je me dois d’ajouter que parfois, quand même, quand mon vis-à-vis est jolie, je m’attarde un peu plus que de coutume, portant – allez savoir pourquoi – un intérêt réel au devenu de cette vieille amie. Notamment sur des questions de trois ordres : les enfants, les compagnons de sentiment et le passif sexuel. Dans cet ordre. Car s’il devait être abordé directement le troisième sujet, il serait inutile d’essayer d’en apprendre sur les deux premiers. Cela pourrait donner mauvaise conscience. Hélas, une telle occasion ne s’est encore jamais présentée : j’ai toujours eu un sentiment coupable en partageant le lit et le prix d’une chambre d’hôtel avec une vieille amie.

   9.6.1.2.2.4. Neuf cents soixante et un milles deux cents vingt-quatre ? Je suis presque certain d’avoir plus de neurones que ça. Pour autant, seraient-elles connectées à plus de dix puissance quinze, ce ne sont pas elles qui semblent être en mesure de résoudre cette intrigue. Du moins, pas en prenant le problème de front. Peut-être que par la suite, me remémorant un vague moment où l’enfance (la fougueuse jeunesse ?) faisait vibrer de son aura chacun de mes tissus musculaires, où l’esprit d’alors ne laissait entrevoir aucune limite à mes ambitions (alors que je ne cesse aujourd’hui de butter contre elle), me reviendra par ce biais le sens et l’importance de cette numérotation : 9.6.1.2.2.4. Mais dois-je, en attendant, en subir l’obsessionnelle interrogation ?

   En plus, à tous les coups, c’est un truc à la con. C’est certain, c’est forcément une chose sans importance. Au pire, si ce fût important, que je l’ai oublié me conduit à penser que ça ne l’est plus aujourd’hui. Je le percevrais donc à présent, n’étant plus impliqué et manquant profondément d’empathie (encore moins d’ »empathochronie »), comme un numéro de peu de valeur.

   Mais je ne peux cesser pourtant de m’interroger à ce sujet. Ça a forcément partagé ma vie à une époque. Un numéro quotidien : 9.6.1.2.2.4. Devait-il être secret ? Etait-il seul ? M’appartenait-il ou le partageais-je ?

   Qu’est-ce donc, bordel !

9.6.1.2.2.5 

   En fait non. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai le fort pressentiment que c’était un cinq à la fin, non un quatre. 9.6.1.2.2.5. C’est ça ! C’est : 9.6.1.2.2.5 ! J’en suis sûr.

   Bien évidemment, ça ne m’apporte rien quant à son origine, mais ça se précise. Comment retrouver dans une mémoire aussi désordonnée que la mienne le pourquoi d’un numéro si ce n’est même pas le bon ? Maintenant, on va pouvoir avancer.

   Comment ? Je ne sais pas. Mais il y a du mieux.

   J’ai l’impression que ma mémoire est comme la bibliothèque d’Alexandrie (l’ancienne). Quelque chose a du se passer qui a tout détruit, ne laissant plus rien à ce que l’homme avait connu de mieux – en toute modestie (bien qu’aujourd’hui défaillante, je n’ignore pas ce qu’elle fut avant ma mémoire : l’imperfectible perfection suggéreraient les uns, la preuve de l’existence divine assureraient les autres). Autant dire qu’elle ne pouvait que chuter, descendre de son piédestal et rejoindre le niveau moyen du commun des mortels. A n’en pas douter explore-t-elle, maintenant, des niveau inférieurs que même, l’âne, la poule, ou le « chlorophage », n’ont jamais atteints. Et dans cette chute, un numéro : 9.6.1.2.2.5. dont l’histoire m’a quittée.

9.6.1.2.2.6 

   A moins que ce ne fut 9.6.1.2.2.6… Je ne sais plus. Quelle est cette série de chiffres qui me persécute, se joue de moi, de ma mémoire, et comme une vie semble vouloir évoluer ? 9.6.1.2.2.4. est mon souvenir d’hier. Après être passé par le cinq, j’ai maintenant cette certitude que le six est le chiffre dernier qui lui sied. Ou plutôt une conviction. Avec le premier code, j’ai acquis l’assurance d’une mémoire friable. Avec ce dernier, j’acquiers le doute. Avant même de savoir quel qu’il fut, je me dois d’arrêter sa course en avant, une course effrénée qui me plonge, à chaque nouvelle forme, dans un doute nouveau. Ma concentration doit se donner entière à cette tâche. Car à l’obsession première en vient une nouvelle et, si je ne sais combattre cette dernière, je me verrais sombrer, inexorablement, chiffre après chiffre, dans une folie croissant au rythme de cette croissance. Je dois fixer ce code, l’encastrer dans une forme, une forme inaltérable, et le marquer d’un choix définitif dans le moindre synapse composant mon cerveau. Oui mais voilà : je pense déjà au sept.

9.6.1.2.2.7 

   Me revient à l’esprit cette époque du début du siècle dernier où l’industrie s’est développée de manière telle que la démographie en a été bouleversée, le vaste océan rural se tarissant, les hommes se concentrant, ouvriers nouveaux, dans le paysage urbain. Et ces images en noir et blanc sur le taylorisme. C’était à l’école (ou au collège). Nous regardions ce documentaire témoignant d’une époque aussi distante, pour nous, que la fiction l’est du réel. Et ces gens aux tenues identiques, souillés de multiples tâches, qui travaillaient – disait-on – à la chaîne répétant sans cesse les mêmes gestes de fraisage ou de boulonnage sur des pièces toutes identiques. Mais dans cette course frénétique à la production, cependant, gagnant en temps par la fabrication continue d’objets toujours similaires, en y lorgnant de plus près, on constatait pourtant que chaque pièce possédait son identité, un code, un numéro de série. On élimait la pièce 9.6.1.2.2.4, puis la 9.6.1.2.2.5, la 9.6.1.2.2.6, 9.6.1.2.2.7, et ainsi de suite.

   Ce qui m’avait frappé, c’était combien ces images pouvaient ressembler (l’aspect comique en moins) à celles des Temps Modernes de Chaplin. (Je savais bien que c’était là le but du clown, de montrer et dénoncer cet enfer usinier, mais que la ressemblance soit telle !) Aussi ne pouvais-je leur donner un caractère profondément dramatique. C’était étrange, curieux et étonnant, mais aucunement sérieux. C’était léger.

    Il m’aura donc fallut faire abstraction de ce film et développer mes capacités à la pensée philosophique pour y percevoir toute la négation de cette méthode de travail. La réduction de l’être à une simple mécanique primaire. L’avilissement de toute une génération d’hommes et de femmes au profit de moindres personnes. Et cette perception de cette tranche de l’histoire m’est restée longtemps jusqu’à ce que j’apprenne que, peut-être, il y a de grandes chances, très certainement, c’est justement l’industrialisation à l’extrême qui aurait permis le bouleversement des mentalités, sacrifiant à l’amour l’intérêt et la famille. L’autonomie, les longues distances les séparant de leurs chers parents, l’assurance d’un revenu fixe et le pouvoir d’anticiper, avec lui, sur l’avenir, les limites de ce revenu, peut-être aussi la morosité du travail, tout cela aurait fait des hommes et des femmes de cette époque, des personnes désireuses de vivre avec une moitié chérie et de faire avec elle peu d’enfants certes (aussi peu que de moyens), mais des enfants voulus, aimés et tout aussi chéris.

   Etrange paradoxe que l’association du mal et du bien, l’un en cause, l’autre en conséquence. Fait coutumier, pourtant, dans l’histoire des hommes.

   Commence à poindre le huit…

9.6.1.2.2.8 

   Très bien. Analysons cette série. Soyons scientifiques. Ayons l’esprit mathématique !

D’une : Elle est croissante. Plutôt que d’aller s’écraser platement sur le zéro, mademoiselle a des idées de grandeur. Elle vise l’infini. Elle s’imagine déjà réunir dans sa course l’ensemble des entiers naturels positifs. Elle se voit l’infini. L’ensemble N+. Ou quelque chose d’approchant…

De deux : On ne peux encore trop peu en dire. Comment l’écrire ? S(x)=S(x-1)+1 ? Ben voyons ! On ne sait même pas ce que vaut S(1). En ce qui me concerne, puisque c’est sur cette numérotation que la série m’est revenue, S(1)=961224. Et donc : S(2)=961224+1=961225. S(3)=S(2)+1=961225+1=961226. Etc. Oui mais voilà : Je ne me souviens pas d’un nombre mais d’une série de chiffres. Je n’ai aucun sentiment trouble pour le nombre neuf cents soixante et un milles deux cents vingt-huit mais j’ai une promiscuité certaine, par contre, envers les chiffres un, deux, six, huit et neuf dans l’ordonnancement 9.6.1.2.2.8. C’est cette mélodie là qui me revient à l’esprit. Neuf. Six. Un. Deux. Deux. Huit. Voilà ce qui raisonne en moi à en devenir fou : une distribution de chiffres, six en tout, qui n’a de cesse de me persécuter. Ces chiffres jouent avec moi comme les notes d’une partition si parfaite que l’air si beau en devient brûlant, obsédant, et destructeur.

   Aussi, si série il y a, ce n’est pas une mais bien six séries, dont seule la dernière serait active pour l’instant. Ou bien chaque série serait reliée aux autres et pas forcément d’une manière aussi simpliste que le calcul décimal. Ni hexadécimal. Ni autre chose se terminant : mal.

   Bref ! Je n’en sais pas plus. Et la recherche mathématique ne fait que m’approcher un peu plus vers l’abîme que je m’efforce de fuir : la folie.

9.6.1.2.2.9 

   Voilà. Ca y’est. J’ai quitté la certitude du huit et l’effervescence mathématique que ce chiffre m’inspirait pour revenir à ce bon vieux neuf ! On se sent tout de suite mieux, je peux vous l’avouer. Lui, au moins, je le connais. Il a toujours été là, en tête de file. Le meneur. Sans lui ça n’aurait été qu’un banal 6.1.2.2.X. Je ne m’en serais pas formalisé alors. Je me serais dit : Tiens ! 6.1.2.2.X… ça me dit quelque chose… Et puis j’aurais oublié cette série de chiffres l’instant d’après. Mais, hélas, tout à commencé avec un neuf. Pourtant, mon pire ennemi d’hier est mon meilleur ami aujourd’hui. Je l’aime ; je le chéri, ce neuf. Allez savoir pourquoi ? Sans doute un effet similaire à cet amour symptomatique de la victime envers son persécuteurs. Le syndrome de Stockholm. Sans doute est-ce cela. Peu m’importe ! Je ne me suis jamais senti aussi bien qu’en ce moment, mon code secret à tous autant qu’à moi-même, encadré (protégé) par ces neufs.

   Je suis bien…

9.6.1.3.2.9 

   Oh putain ! C’est quoi ça ! Comment puis-je avoir une telle certitude concernant cette série de chiffre ? Après tout ce temps passé à déterminer le dernier, voilà qu’un autre se dérobe à ma conviction la plus ultime ! Encore, j’aurais pu croire à une espèce de compte avançant – peut-être même quelque chose d’interne. De physiologique et d’interne comme le nombre de battements d’un cœur depuis un événement particulier. Peut-être un instant où, par je ne sais quel miracle, j’aurai su m’extirper d’une destinée fatale ? Pourquoi pas ? Est-ce si fou ? Les battements de mon cœur, les secondes, volés à la mort… Le lien avec la vie… Le dernier compte avant le néant…

   Mais non. Ce ne peut être ça. Plus depuis que ce satané quatrième chiffre, ce deux, s’est mué en trois. Au moins reste-t-il mes neuf. Mes confortables neuf. Eux qui me sécurisent. Eux qui me rendent espoir. Ô neuf, mes neuf, protégez-moi de ces chiffres fous ! Restez là, tels quels, immuables et solides. J’ai tant besoin de vous.

   Heureux. Je suis heureux. Enfin, je peux me considérer comme tel. Après tout, ma mémoire défaillante aurait pu me ramener au sixième chiffre de départ. 9.6.1.3.2.4. Puis 9.6.1.3.2.5… Quelle horreur ! Combien de temps aurais-je du patienter encore avant de me trouver de nouveau dans le cocon protecteur ? Mes neufs… Je vous sais gré de rester à mes côtés. Je sais gré ma mémoire de n’avoir jamais douté sur le premier et de ne plus douter sur le dernier.

   Vive les neuf ! Vive la réconfortante certitude des neuf !

9.6.1.4.2.9 

   Voilà qui confirme ce que je pensais. Le quatrième chiffre va faire sa longue ascension dans les méandres de ma mémoire et atteindre le sommet. Pourvu qu’à cet instant les doutes cessent le concernant. Je serais tellement heureux d’accueillir un troisième neuf définitif dans ma série. Je…

9.6.1.5.2.9 

   Mais…

9.6.1.6.2.9 

   Que…

9.6.1.7.2.9 

  

9.6.1.8.2.9

   Je me mets à faire des sautes, maintenant ! Un flash et quatre certitudes à la suite. La machine s’emballe, s’accélère. Arrivé-je au terme de ma recherche ? De mon attente ? Si seulement c’était possible… Mais pas le temps de s’attarder sur ça. Si ma mémoire suit le peu de logique dont elle semble faire preuve, la prochaine combinaison m’apportera un neuf nouveau ! Je dois me concentrer. Je dois me préparer à ce souvenir. Je dois être prêt à fixer définitivement ce neuf, à la quatrième place, comme ceux des première et dernière places, afin que plus jamais il ne m’échappe.

9.6.1.9.2.9 

   Te voilà, mon nouveau compagnon ! Ne pas m’affoler surtout. Je reprends ma respiration… Doucement… J’inspire à fond…. Je souffle bien… Je suis serein. Maintenant, je peux commencer à visualiser ce neuf. Je le dessine à la craie blanche sur le tableau mural de mon esprit. Je peaufine… Enfin, je le regarde, le scrute, le déshabille. Je le questionne. Je l’interroge. Je le sens…

   Oui ! C’est bien lui ! Comment avais-je pu le perdre ? Pourquoi l’ai-je oublié ? Et où est-il allé traîner tout ce temps, loin des bornes de guidage laissées sur les événements majeurs de mon passé ? Tu es de retour, mon fidèle neuf. Rejoint les tiens et soi, avec eux, mon ami. J’ai besoin de toi, tu sais ? J’ai besoin de vous trois, mes amis neuf. Puissiez vous être plus nombreux encore à l’avenir !

9.6.0.9.2.9 

   Allons bon ! Voilà que je décompte, maintenant. N’est-ce pas symptomatique d’une folie grandissante ? Peut m’importe. Seul m’importe, maintenant, de comptabiliser le plus de neuf. Ils sont ma joie, mon bien être. Je n’ai d’égard que pour eux, et à juste raison : ils me rendent au centuple l’attention que je leur porte. Ils me choient. Ils me cajolent. Alors, mémoire, ne me trahi pas ! Permets-moi de rejoindre l’entier de ma fratrie. Mène-moi à la sérénité pleine et totale. Fait en sorte que ce ne soit que des neuf. Je l’espère tellement… Je t’en prie !

9.6.9.9.2.9 

   Nous y sommes. Mes compagnons au nombre des cavaliers de l’apocalypse. Mais plutôt qu’amener le chaos dans mon esprit, eux m’inspirent le calme. Nulle guerre ne pourrait plus m’atteindre. Nulle famine sacrifier à la faim. Je suis en paix avec mes neuf. Je me repais d’eux. Ni peste, ni mort. Je suis au-dessus de cela. Je suis déjà conquis.

   Puissent-ils me guider au-delà de tous tourments. Puissent-ils poursuivre leur œuvre et faire en sorte, qu’à jamais, plus rien ne puisse m’atteindre.

   Finalement, je suis vraiment ravi de m’être échiné à retrouver cette numérotation. Grâce à cette obstination (était-ce vraiment une obsession ?) je me sens libéré, enfin, de mes souffrances. Mes sens, mes émotions, sont si profondément enfouis, qu’ils n’auront, dorénavant, plus aucune influence sur moi. Sans doute, ne sont-ils pas encore désintégrés, mais ils implosent à coup sûr. Bientôt, ils seront définitivement détruits. Bientôt, je serai définitivement libre, éveillé à un niveau nouveau de conscience. Un niveau pur et sans tâches. Où le temps n’aura plus d’influence.

   Mes quatre neuf… finalement ils en sont, des cavaliers d’une apocalypse. L’apocalypse pour mes faiblesses, pour mes peurs, pour mes hontes. Des cavaliers bons finalement.

9.7.9.9.1.9 

   Quel étrange miracle ! Les deux derniers chiffres impies se mettent à fuir mon esprit de concert. C’est parfait. Ainsi, tel l’exponentiel vais-je m’approcher au plus vite de la conclusion. A moins… A moins que, comme lui, je n’atteigne jamais celle-ci. Après tout, n’est-il pas envisageable que cette quête du savoir primitif ne se termine jamais ? Quelle horreur ! Vivre dans l’ignorance et pour l’éternité. Il est maléfique, ce code. Il m’en veut. Il me provoque. Il se développe, d’avant ou d’arrière, pour mieux me troubler… Il veut ma fin ! Une fin interminable… Une fin éternelle…

   Je ne veux pas ! Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas céder ! Ni ignorance, ni doute, ni folie ! Neuf ! Mes neuf ! Faites taire cette numérotation une bonne fois pour toutes ! Ou une seconde seulement ? Juste un temps…

   Suis-je bête ? Que m’importe que cette aventure se termine ou non ? Je me demande parfois où j’ai pu mettre ma tête. Et après tout, quel mal ? Que ma mémoire reste défaillante s’il le faut, que ma raison s’envole même ! Je peux bien concéder autant que je gagne. Je n’ai besoin que d’eux, mes neuf, et s’ils devaient disparaître avec l’amorce d’un souvenir, je veux bien vivre le doute pour une ou deux éternités !

   Mes chers neuf…

9.8.9.9.0.9 

   Voilà. La dernière échéance approche. D’aucuns, sains d’esprit, diraient le dernier pas avant l’irréversible déraison. Bientôt, ils seront six, mes petits neuf. Et je leur donnerai à chacun un nom. Le premier des neuf, le plus âgé et le plus sage, devra rappeler par son nom des idées de sécurité, de protection, ou de réconfort. Le dernier, ce sera : Révélation – ou un truc comme ça – parce que sans lui je n’aurai su m’engager dans cette voie. Le quatrième est celui qui m’a permis de m’affirmer et d’en vouloir plus encore. Le troisième est celui de la paix ; il m’a donné, conjugué aux trois autres, le calme qui m’a toujours manqué. 

   Reste les nouveaux…

   Au fait : pourquoi les neuf ? Pourquoi pas les cinq ou même les six ? Après tout, quelle différence entre le six et le neuf ? A peu près la même qu’entre le haut et le bas, certes. Mais qu’y a-t-il, dans ce chiffre, pour qu’avec lui, et avec lui seulement, je ressente une telle sérénité d’âme ? Encore une réflexion fanfaronne, une pensée inutile que mes prochains compagnons sauront me faire oublier.

9.9.9.9.9.9 

   Enfin ! Mais…

1.0.0.0.0.0.0 

   Non !!! Non, non, non ! Trahison !!!!

Epilogue 

   ─ Bonjour, je m’appelle Helmuth Erste.

   ─ Enchanté.

   ─ C’est moi qui suis chargé de vous suivre en l’absence du docteur Lammare… Il a dû s’absenter… Cela vous convient-il ?

   ─ Ce sera parfait.

   ─ C’est une très belle chambre que vous avez là.

   ─ N’est-ce pas.

   ─ C’est vous qui l’avez décorée ?

   ─ Oui.

   ─ Magnifique. Vraiment. Tous ces neuf dessinés au mur… Vous devez vous sentir comme un coq en pâte.

   ─ Oui. Vraiment.

   ─ Et qu’en est-il de votre numération ?

   ─ 9.7.3.9.1.0.2.9.9.2.4.9. J’en ai déjà cinq !

   ─ Bravo. Bien, je crois que je vais vous laisser dessiner… Ah, au fait, j’ai cela à vous donner ! Je l’ai trouvé dans un carton avec vos vieilles affaires… Je crois que le docteur Lammarre n’a jamais osé vous l’apporter… Mais je vous fais confiance. Le prenez-vous ?

   ─ Qu’est-ce que c’est ?

   ─ Une vieille carte d’étudiant. La votre.

   ─ Est-elle si importante que je doive y porter un quelconque intérêt – et me détacher de mes neuf ?

   ─ Je le pense, oui.

   ─ Pourquoi ?

   ─ Parce qu’elle est lourde de sens.

   ─ Un vulgaire bout carton ?

   ─ C’est un numéro qui y est indiqué qui a son importance.

   ─ Lequel ?

   ─ Celui de votre identifiant.

   ─ Quel est-il ?

   ─ Voyez vous-même.

   ─ Le 961224 ? J’aurai juré que c’était une série de six chiffres… Mais c’est un nombre entier. Tant pis. Si vous n’avez pas d’autre remarque, j’aimerais que vous me laissiez. J’ai encore fort à faire avant d’atteindre la majesté de douze neuf.

   ─ Ne craignez-vous pas, encore une fois, de ne pas réussir à les fixer tous dans votre esprit ? Qu’ils vous échappent ? J’ai lu votre dossier.

   ─ Que j’y arrive ou non, monsieur, c’est sans importance. Chacun a un inaccessible rêve. Moi, j’ai décidé de m’y consacrer et d’y consacrer ma vie, voilà tout.

   ─ Bien. Alors je vous dis à bientôt…

   ─ Erste… C’est d’origine allemande, non ?

   ─ En effet. Je suis né d’un père allemand et d’une mère française. Mon père ayant décidé de s’installer en France quand…

   ─ J’ai fait un peu d’allemand étant jeune – ça je m’en souviens. Rappelez-moi ce que signifie votre nom.

   ─ Premier.

   ─ C’est bien cela : premier. Le un… Vous changerez.

Publié dans : Le coin des nouvelles, Le compte |le 4 novembre, 2007 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 6 novembre, 2007 à 15:35 claire écrit:

    Alors la, je n’ai pas decolle jusqu’a la fin! Elle est geniale cette histoire!
    Bises, bon courage et bonnes histoires!

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